< sous le pont de Villemoisson

 

 

Villemoisson sur Orge,

sous le pont

du chemin de fer

en août 1914,

un moment d’histoire

 

 

 

 

 

 

   Un territorial L’Illustration 1914

 

Le 16 août 1914 un certain Alphonse Ovion a gravé dans la pierre du pont de chemin de fer de Villemoisson son nom et la date du jour. Ces inscriptions sont toujours visibles, plus de quatre vingt dix ans après. Tout le monde passe à côté sans les voir. Pourtant…

 

          

 

Pourtant, ce dimanche, Alphonse était bien là et, de l’endroit où il a gravé la pierre,  il devait voir à peu près ce qui apparaît sur la photographie qui suit.

 

        

 

De droite à gauche, son regard découvrait la mairie-école, puis l’ancienne école, quelques toits de maisons et, au loin, le château : une vue imprenable sur la partie centrale du village qui n’avait à l’époque et dans sa totalité qu’un peu plus de quatre cents habitants. A gauche du pont, là où se trouve aujourd’hui le groupe de quatre immeubles HLM il y avait un champ appartenant à un nommé Dulac. Sur le panneau d’affichage de la mairie figurait l’ordre de mobilisation générale, le même que celui dont Alphonse avait pris connaissance chez lui dès le premier août et qui l’avait amené à se retrouver à Villemoisson, très loin de sa famille probablement. Aujourd’hui, on ne sait d’où il venait, quel était son métier, s’il était marié, s’il avait des enfants, ni quel âge il avait. On pourrait le rechercher et quelqu’un le fera peut-être un jour.

 

Mais il n’était pas le seul sous ce pont. Il y avait aussi là : Paul Epiart, Dallier, Deligny et quelques autres. Eux aussi ont voulu laisser trace de leur passage.

 

     

 

Paul Epiart a été plus bavard qu’Alphonse. En plus de son nom il a inscrit dans la pierre sa classe : 1890 et l’année : 1914. Paul avait donc 44 ans. C’était l’âge qu’avait à peu près les territoriaux chargés de garder les voies de communication considérées comme stratégiques. Ce qui était sans doute le cas de la ligne Paris-Orléans qui passait là.

 

J. Dallier, lui, a pris son temps. Il a d’abord gravé deux traits parallèles, puis, très profondément, son nom et l’année. C’est à l’entrée du pont, ça se voit de loin et c’est tellement bien fait que bien des automobilistes, passant par là, se sont dit que ce J. Dallier était le constructeur du pont et que cet ouvrage avait été réalisé en 1914. Ce qui est deux fois faux, mais tout à fait vraisemblable. Ce vraisemblable dont on se contente bien souvent pour écrire l’histoire.

 

         

 

Brault, de l’autre côté du pont, a non seulement gravé son nom d’élégante façon, mais il a décoré son œuvre d’un dessin de feuillage.

 

   

 

Il y avait aussi Lambert, Naudet et quelques autres dont on n’arrive pas toujours à bien lire le nom. Certaines de ces gravures sont reproduites ici. Parmi les nombreuses autres, certaines, de moins bonne qualité, ne datent probablement pas de la grande guerre.

 

 

 

                        

 

                             

 

                        

 

                         

 

A partir de ces gravures, un graphologue pourrait sans doute nous donner une idée de la personnalité de chacun, de Brault l’artiste, à Dallier le méticuleux. Tous différents sans doute, d’autant plus qu’ils n’étaient plus tout jeunes et que la plupart d’entre eux avaient sans doute à leur charge femme, enfants et souvent exploitation agricole.

 

Mais, patriotes, ils l’étaient tous, probablement. Et n’importe lequel d’entre eux a pu graver dans la pierre ce « Vive la France » qui y est toujours, même s’il a été martelé.

 

 

 

Une autre gravure d’une facture très maladroite est d’une lecture difficile. Le passage à la craie des creux fait apparaître quelque chose qui ressemble à « VERDUN » ce qui laisserait penser qu’elle ne date pas de 1914 mais de 1916 ou 1917.

 

 

 

 

C’est d’ailleurs peut-être aller trop vite que de laisser entendre que tous ces garçons se sont retrouvés en même temps ensemble sous ce pont en 1914. Il n’y a rien de moins certain. La guerre a duré longtemps. Plusieurs fois les Allemands ont menacé Paris. Déjà, à la fin du mois d’août 1914 le gouvernement a dû quitter Paris pour Bordeaux en laissant la capitale sous le commandement militaire du général Gallieni. Les ponts ont été gardés jusqu’à la fin de la guerre. Et Naudet n’a peut-être jamais connu Ovion.

 

Les souvenirs d’enfance rapportés par Victor Chaudun dans son Villemoisson en Hurepoix le confirment :

 

« Dès la mobilisation, les passages à niveau, les gares, les ponts furent gardés par des militaires des vieilles classes, vieux papas de quarante-cinq ans, les G.V.C. (gardes voies de communications) qui restèrent longtemps parmi nous et servirent de distraction aux désœuvrés du pays. Probablement atteints, eux aussi d’espionnite au moment crucial de l’avance ennemie, nos G.V.C. arrêtaient toutes les personnes circulant la nuit passant à leur portée et les gardaient jusqu’au matin pour vérification de leur identité. »

 

D’autres, ailleurs, ont vu les territoriaux différemment, comme à Beglès (Dordogne)

« L'arrivée de militaires met de l'animation dans un bourg où la plupart des hommes sont partis sur le front et la receveuse des postes se plaint que son travail s'est accru considérablement. Le 20 juin 1915, elle demande au conseil municipal une augmentation de salaire pour le porteur de dépêches. Il touchera cinquante francs par an en supplément, à partir du 1er avril 1915 et pendant toute la durée de la guerre »

                                                             Michel Carcenac

 

Perturbateurs ou animateurs, les territoriaux n’ont guère inspiré les historiens de la Grande guerre. Il faut dire que les tâches qui leur étaient confiées ne les mettaient guère en vedette et ne les prédisposaient pas à devenir des héros, de ceux dont on parle. Les images qui les représentent nous les montrent habillés de façon disparate, partie en militaires, partie en civils, comme sur le dessin qui figure en tête de cette page où le soldat porte encore le pantalon garance. L’Illustration, en août 1914, dans un article qui traite de la nouvelle tenue de l’infanterie et du passage du rouge au bleu nous le confirme :

 

«  …d’autre part, on a pu, sans grand inconvénient, négliger un peu la tenue de nos braves vétérans appelés à garder, loin du front, les ouvrages d’art et les voies ferrées. »

 

Ce même article nous apprend que les prix payés par l’Etat pour les nouvelles tenues étaient à peu près de 12 francs pour le pantalon, 14 francs pour la veste, 25 francs pour la capote. Soit au total 51 francs. Et le journaliste ajoutait pour conclure, ce qui ne pouvait sans doute manquer d’être souligné :

 

 « Par suite de la hausse sur les laines, ce prix est supérieur de 3 ou 4 francs aux cours d’il y a deux ans. »

 

La carte postale ci-dessous nous montre des GVC gardant un passage à niveau dans le nord du département de Seine-et-Oise. Ceux de Villemoisson devaient sans doute leur ressembler beaucoup.

 

                                                                  Les G.V.C. de Pierrelaye ( aujourd’hui en Val d’Oise)

 

M. Claude Audigié, l’historien de notre région, me fait remarquer avec juste de raison que, dans la première version de cette page, j’ai oublié de citer ce passage du livre de M. Chaudun qui nous montre que la guerre était présente partout jusque dans les moindres villages ruraux comme Villemoisson ou Pierrelaye.

 

« Le champ de Dulac au lieu dit la « Nouvelle-France » était un immense bivouac grouillant d'hommes et de chevaux qu'entouraient les enfants dont les plus grands, gagnés probablement par l'ambiance, jouaient à la petite guerre. C'était un va-et-vient d'estafettes à bicyclette et à cheval. De petits détachements de cuirassiers aux cuivres brillants circulaient parfois ».

 

 

Si tu passes par là …

 

Ami lecteur, si, un de ces jours tu passes sous le pont de chemin de fer de Villemoisson, arrête-toi et pars à la recherche des graffitis des soldats de 14-18. C’est une chose que de lire ce qui vient d’être écrit et de regarder les photographies, c’en est une autre que d’aller sur place chercher la gravure faite par Ovion, la découvrir, la déchiffrer et mettre les pieds exactement à l’endroit où il a mis les siens et devant les mêmes pierres qu’il y a quatre-vingt-dix ans. Et aussi de se laisser aller au plaisir à voyager dans le temps en allant à la découverte des traces laissés par les compagnons d’Ovion : Dallier, Brault, Naudet et les autres. Tu verras, l’émotion n’est pas la même.

 

Si tu en profites pour prendre quelques photographies, et si elles sont vraiment meilleures que les miennes, tu me les adresses par e-mail.

 

 

 

Les G.V.C. oubliés de l’histoire ?

 

La parution de cette page sur le WEB m’a valu de recevoir des messages de lecteurs à la recherche du passé d’ancêtres ayant appartenu au Service de garde des voies de communications.

 

Après enquête (uniquement sur le WEB) il s’avère que je n’y ai pas trouvé quelle était l’organisation de ce service, ni de qui il dépendait exactement, ni s’il en existe quelque part des archives.

 

Il semble que ce service avait une organisation propre et ne dépendait pas directement du commandement militaire local. Il semble aussi qu’on avait confié aux G.V.C. non seulement la garde des voies, mais aussi, parce que leurs postes et sentinelles étaient souvent placés aux points de passage principaux, la recherche des suspects circulant sur le territoire. Leurs excès de zèle en ce domaine semble avoir provoqué diverses réactions du commandement militaire, des maires et aussi de M. Victor Chaudun. (voir plus haut son témoignage)

 

Il apparaît surtout que l’histoire des G.V.C. est à écrire ou que si elle est écrite quelque part elle est méconnue. Il n’y a aucune raison à cela : ces « vieux papas de quarante-cinq ans » ont eu leur part dans la guerre, une part moins spectaculaire mais tout aussi méritoire que ceux qui étaient en première ligne. Première ligne où ils se sont d’ailleurs parfois retrouvés quand la pression des armées allemandes a imposé le recours à toutes les forces armées disponibles.

 

Qui écrira cette histoire ?

 

 

                    la suite de Villemoisson et la guerre 1914-1918 est ici >>>>>

 

 

édition du 17 décembre 2008

Marcel Saint-Sevin

 

 

 

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