Villemoisson pendant la première guerre mondiale

racontée par Mr.Victor Chaudun

 

                                                                                                Extraits de Villemoisson-en Hurepoix

                                                                                                de Victor Chaudun

                                                                                                 rassemblés par Claude Audigié

 

 

    Juillet 1914. Au lendemain de l'assassinat de l'archiduc Ferdinand, suivi de l'envoi d'un ultimatum de l'Autriche à la Serbie, une inquiétude grandissante naquit chez le peuple de France. Celui-ci, l'esprit encore rempli de nos malheurs de 1870 que répétaient beaucoup de vieillards qui les avaient vécus, craignait la guerre. Vers la fin juillet, lorsque chacun savait qu'elle était inévitable — des fonctionnaires rentrant hâtivement de province où ils étaient en vacances — un étrange malaise était dans les coeurs. Peut-être chacun se rendait-il compte qu'une époque était révolue, qu'il en était fini de la tranquillité des foyers, de la douceur de vivre que les Français connaissaient depuis quarante ans. Et pourtant personne ne se doutait qu'il s'en faudrait de peu pour que Paris connût les affres de l'invasion ni que pas une famille française ne serait épargnée par le lourd tribut de la guerre.

    Enfant, je me souviens encore que j'assistais à la pose de l'affiche de mobilisation dans l'après-midi du 1er août sur les murs de la maison Dallais aux Franchises et de la consternation des habitants du voisinage qui commentaient à voix basse : l'un d'eux s'écria : « Quel malheur ! »

    Le 2 août, ce fut le départ des jeunes dont la plupart ne revinrent plus. Pourtant ils partaient gaiement, comme le faisaient des milliers de leurs camarades que les trains transportaient en traversant notre village dans des wagons empanachés de feuillage, couverts de graffiti lapidaires « A bas les boches », « A Berlin », « On les aura ».

    Un habitant des Franchises, M. Zingre, d'origine suisse, fit don à tous nos mobilisés d'une musette garnie.

    La plupart de nos gars étaient affectés au 20e Corps d'Armée de Nancy, peut-être pour leur gloire mais sûrement pour leur malheur. Ils connurent de suite la victoire de Mulhouse, pleine de promesse mais sans lendemain ; Morhange, le Grand Couronné et la Marne les décimèrent. Quel bonheur se lisait dans les yeux quand nous apprîmes l'entrée de nos soldats en Alsace et en Lorraine ! (1) Ces mêmes yeux devaient s'embuer de larmes au fur et à mesure qu'arrivèrent par la suite les nouvelles désastreuses de Charleroi et de l'avance ennemie. Une crise d'espionnite sévissait, empoisonnant l'existence de chacun et chacun avait son histoire d'espion à narrer.

    Á Villemoisson, toutes les ménagères disaient que M. Weber, avocat, propriétaire des immeubles que remplaça la biscuiterie du « Pharaon », avait été vu partant rejoindre son régiment allemand au titre de capitaine. (2)

    Ces bruits malveillants servirent de prétexte aux enfants pour casser les vitres de ses locaux. Les parents passèrent en justice et payèrent la casse.

    Au 1er septembre, on vit creuser des tranchées, poser des barbelés tout autour de nous, dans la plaine de la Croix-Bonde à Epinay, dans la plaine de Villemoisson.

 

Le champ Dulac

 

    Le champ de Dulac au lieudit la « Nouvelle-France » était un immense bivouac grouillant d'hommes et de chevaux qu'entouraient les enfants dont les plus grands, gagnés probablement par l'ambiance, jouaient à la petite guerre. C'était un va-et-vient d'estafettes à bicyclette et à cheval. De petits détachements de cuirassiers aux cuivres brillants circulaient parfois.

    Le 2 septembre, en même temps que des blessés arrivaient sur notre place des Franchises, on entendait des grondements lointains. Un orage, disaient les vieilles sceptiques ; le canon, affirmaient les hommes restés au pays ! C'était vrai ! Le bruit de nos 75 parvenait sourdement du côté de Brie-Comte-Robert (lieu de l'extrême avance allemande).

    Le lendemain, on évacuait Vaucluse par chemin de fer vers divers asiles de province. Du reste, depuis une huitaine de jours, sur la route d'Orléans et aussi sur nos routes secondaires des voitures automobiles semblaient se poursuivre vers les lieux où l'on pouvait se juger en sécurité au sud de la Loire, comme vingt-cinq ans plus tard, véhicules chargés de hardes, de meubles, de gens, marchant très vite pour l'époque mais à une allure dont on se moquerait aujourd'hui. Les petites gens, comme en 1940, suivaient tout doucement en voiture à cheval. Mais ce ne fut pas la grande peur, la sauvage ruée, l'exode impitoyable que la dernière guerre devait nous faire connaître. Et il n'y avait pas d'avions !

    Si quelques familles de chez nous s'en allèrent, ce fut généralement pour conduire les enfants chez des parents provinciaux et ils purent emprunter jusqu'au 2 septembre les derniers trains. Dès la mobilisation, les passages à niveau, les gares, les ponts furent gardés par des militaires des vieilles classes, vieux papas de quarante-cinq ans, les G.V.C. (gardes voies de communications) qui restèrent longtemps parmi nous et servirent de distraction aux désœuvrés du pays. Probablement atteints, eux aussi d'espionnite au moment crucial de l'avance ennemie, nos G.V.C. arrêtaient toutes les personnes circulant la nuit passant à leur portée et les gardaient jusqu'au matin pour vérification de leur identité.

 

La rue du Maréchal Gallieni

 

    Un jour, les Villemoissonnais virent avec surprise une longue suite de taxis de Paris, pleins à craquer de pantalons rouges, cela faisait un méli-mélo d'hommes, de sacs et de fusils. Les hommes riaient peu. C'étaient les taxis de Gallieni qui, étrange destinée pour eux, sauvèrent notre France en lui évitant le sort malheureux de juin 1940.

    La victoire de la Marne qui fut plutôt la récompense du sacrifice et de la ténacité de nos soldats qu'un miracle fit reprendre à notre région de l'Ile-de-France une vie presque normale : chacun retrouva ses occupations, l'ouvrier sa lime, le paysan sa charrue, mais les mères et les épouses de ceux qui étaient absents vécurent dans une anxiété de plus en plus grande au fur et à mesure que se multiplièrent les avis de décès des jeunes gens partis quelques mois plus tôt la fleur au fusil.

    Plus tard, lorsque la guerre s'installa, nos Villemoissonnais qui n'avaient plus tout à fait vingt ans, puisque ceux de vingt ans étaient morts, surent utiliser leurs capacités professionnelles ; les uns devinrent infirmiers, les autres métallos. Dès lors, le lourd tribut payé par notre commune se trouva fort allégé, Dieu merci !

    La victoire de la Marne arrêta, en même temps que l'ennemi, l'exode des populations nordiques et fit revenir aussi les enfants de Villemoisson, mais quelques familles belges ou picardes se fixèrent dans notre village, généralement dans des pavillons d'estivants. Que dire des Belges ? Certaines familles étaient d'un commerce agréable, d'autres avaient de la propriété une conception qui n'est pas la nôtre ; certaines familles bourgeoises de Bruxelles crurent bien faire en se tenant à distance de la population. Celle-ci, en particulier les femmes, voyaient d'un mauvais oeil des étrangers de vingt-cinq ans savourer le thé sous leurs tonnelles par les belles soirées de nos étés ; elles pensaient à leurs fils, à leurs époux au combat ou disparus.

    Le mari absent, la gêne s'installa dans beaucoup de nos familles dont les moyens d'existence ne consistaient que de l'allocation militaire. Vers la fin de la guerre, le manque de certaines denrées rendit encore plus difficile l'assurance du pain quotidien. La miche fut rationnée. Le charbon fit défaut, particulièrement pendant les froids rigoureux de l'hiver 1917 où il gela à - 17°. Le maire, l'honnête et serviable M. Thomas, fit tout ce qu'il put pour aider les humbles en leur assurant un minimum de chauffage, distribuant lui-même le charbon. Malheureusement, un certain membre de son conseil ne comprit pas également son devoir d'adjoint et détourna une quantité notable de précieux combustible pour les besoins de son usine.

    Le 27 mars 1913, au début d'une magnifique journée printanière, nos villageois furent étonnés d'entendre, avec une régularité déconcertante, des éclatements en direction de la capitale. Chacun, les yeux au ciel, s'interrogeait. Les hypothèses les plus invraisemblables étaient émises. Il fallut attendre l'arrivée des premiers trains du soir pour connaître la cause des explosions : le bombardement de Paris par la Grosse Bertha.

    Quelques jours après, nouvel émoi : la rupture du front franco-anglais dans la Somme et une nouvelle ruée allemande vers Paris. Nos gens recommencèrent leurs paquets, certains enterrèrent ce qu'ils avaient de plus précieux, mais comme en septembre 1914, ce ne fut qu'une grande peur, la dernière de la guerre !

    Combien de nos concitoyens étaient las dans ces derniers mois, combien de fois ai-je entendu dire « la paix à tout prix, mais la paix ». Puis juillet vint — je me rappellerai toujours ces trois journées de juillet 1918 quand la terre tremblait jusqu'à Villemoisson et que le canon du front de la Marne grondait formidablement. Enfants encore et alertes comme on l'est à quinze ans, nous montions sur les toits de Villiers pour apercevoir le soir les lueurs gigantesques de l'ultime bataille que Foch allumait à quatre-vingts kilomètres de Paris. La suite fut ce que tous les Français ont connu le recul allemand, l'immense enthousiasme du 11 novembre 1918, la rentrée des survivants et aussi notre grande désillusion.

 

La rue de Verdun

 

    (1) La guerre de 1870-71 nous a valu la perte de l’Alsace-Lorraine

    (2) En fait dans une délibération du 27 février, nous relevons que Henri Louis Weber atteint « d’arriération intellectuelle avec perversions instinctives, surtout de la nature génitale », vu le certificat d’exemption du service militaire de la classe 1916, est placé dans un hospice spécial).

    La biscuiterie du « Pharaon », était située face à la rue de l’Orge, où devait succéder plus tard l’usine UAR, et qui est remplacée de nos jours par un bâtiment à logements.

 

                                                        la suite de Villemoisson et la guerre 1914-1918 est ici >>>>>

 

 

 

édition du 6 septembre 2008

Claude Audigié