villemoisson sur orge, exception culturelle

 

 

 

 

 

ou

 

330 ans de violence routière

 

 

                                  La Marquise de Sévigné

 

 

La violence routière en ce début d’année 2003 est à la mode. Tous les jours, la radio, la télé, les journaux nous en parlent. On en a fait un enjeu politique. On en cause, on décrète, on prévient, on sensibilise, on informe, on réprime, on supprime. Ca va barder ! Ca va changer !

 

Tout cela peut donner l’impression que le problème est nouveau. Pourtant des lectures de textes un peu anciens nous amènent à penser que l’affaire pourrait bien remonter à la plus haute antiquité ou, tout au moins au moment où l’homme a eu l’idée d’atteler un cheval à une caisse munie de roues. Ce qui date quand même d’assez longtemps. Seize cents ans paraît-il.

 

Sans aller jusqu’à évoquer Ben-Hur - de la violence pour rire – on ira se promener dans les temps passés du côté de Nanterre à l’époque de Louis XIV, puis à Paris sous Louis XVI, pour finir en 2002 à Villemoisson-sur-Orge. Sous la Vème République. Pour se demander si plus ça va, moins ça change.

 

1674

Suivons d’abord la Marquise de Sévigné  dans son Histoire du carrosse versé bien connue de tous les écoliers attentifs et qui remonte à 1674 : 

 

L’archevêque de Reims revenait hier fort vive de Saint-Germain, comme un tourbillon. S’il croit être grand seigneur, ses gens le croient encore plus que lui. En passant au travers de Nanterre, tra, tra, tra ; ils rencontrent un homme à cheval, gare, gare ! ce pauvre homme se veut ranger, son cheval ne veut pas ; enfin le carrosse et les six chevaux renversent cul par dessus tête le pauvre homme et son cheval, et passent par dessus, et si bien pardessus que le carrosse en fut versé et renversé ; en même temps l’homme et le cheval, au lieu de s’amuser à être roués et estropiés, se relèvent miraculeusement, et remontent l’un sur l’autre, et s’enfuient et courent encore, pendant que les laquais et le cocher, et l’Archevêque même, se mettent à crier « Arrête, arrête le coquin, qu’on lui donne cent coups. » L’Archevêque, en racontant ceci disait : « Si j’avais tenu ce maraud-là, je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles. »

 

                                                                    Lettre à Madame de Grignan, datée du lundi 5 février 1674, à Paris

 

 

1780

Cent ans après la Marquise, en 1780, Louis Sébastien Mercier, dans son Tableau de Paris , parle  des morts et des estropiés que la circulation des voitures occasionne, des excès de vitesse, et nous fait part de son pessimisme quant à voir les choses changer et les victimes indemnisées. Le texte est reproduit ici avec son orthographe originale.

 

Gare ! Gare ! gare les voitures ! Je vois passer dans un carrosse le médecin en habit noir, le maître à danser dans un cabriolet, le maître en fait d'armes dans un diable ; et le prince court à six chevaux ventre à terre, comme s'il étoit en rase campagne.

 

   L' humble vinaigrette se glisse entre deux carrosses, et échappe comme par miracle : elle traîne une femme à vapeurs, qui s’évanouiroit dans la hauteur d' un carrosse. Des jeunes gens à cheval gagnent impatiemment les remparts, et sont de mauvaise humeur quand la foule pressée, qu' ils éclaboussent, retarde un peu leur marche précipitée. Les voitures et les cavalcades causent nombre d'accidens, pour lesquels la police témoigne la plus parfaite indifférence.

 

   J' ai vu la catastrophe du 28 mai 1770, occasionnée par la foule des voitures qui obstruerent la rue, unique passage ouvert à l'affluence prodigieuse du peuple qui se portoit en foule à la triste illumination des boulevards. J'ai manqué d'y perdre la vie. Douze à quinze cents personnes ont péri, ou le même jour, ou des suites de cette presse effroyable. J'ai été renversé trois fois sur le pavé à différentes époques, et sur le point d'être roué tout vif. J'ai donc un peu le droit d'accuser le luxe barbare des voitures.

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   Il n' a reçu aucun frein, malgré les réclamations journalieres. Les roues menaçantes qui portent orgueilleusement le riche, n'en volent pas moins rapidement sur un pavé teint du sang des malheureuses victimes qui expirent dans d'effroyables tortures, en attendant la réforme qui n'arrivera pas, parce que tous ceux qui participent à l'administration roulent carrosse, et dédaignent conséquemment les plaintes de l'infanterie. Le défaut de trottoirs rend presque toutes les rues périlleuses : quand un homme qui a un peu de crédit est malade, on répand du fumier devant sa porte, pour rompre le bruit des carrosses ; et c'est alors sur-tout qu' il faut prendre garde à soi.

 

   Jean-Jacques Rousseau, renversé en 1776 sur le chemin de Menil-Montant par un énorme chien danois qui précédoit un équipage, resta sur la place, tandis que le maître de la berline le regardoit étendu avec indifférence. Il fut relevé par des paysans, et reconduit chez lui boiteux et souffrant beaucoup. Le maître de l'équipage ayant appris le lendemain quel étoit l' homme que son chien avoit culbuté, envoya un domestique pour demander au blessé ce qu'il pouvoit faire pour lui. tenir désormais son chien à l attache, reprit le philosophe, et il congédia le domestique. Quand un cocher vous a moulu tout vif, on examine chez le commissaire si c'est la grande ou la petite roue ; le cocher ne répond que de la petite ; et si vous expirez sous la grande roue, il n' y a point de dédommagemens pécuniaires pour vos héritiers. Puis il est un tarif pour les bras, les jambes, les cuisses ; et c'est un prix fait d' avance.

 

   Que faire ? Bien écouter quand on crie, gare ! gare ! Mais nos jeunes phaétons font crier leurs domestiques de derriere le cabriolet. Le maître vous renverse, puis le valet s'égosille, et se ramasse qui peut.

                                                                                                          Sébastien Mercier Tableau de Paris (document BNF)

 

             

                                                                                                                          Les joies de la diligence - Jazet (1788-1871)

 

La catastrophe de mai 1770 auquel fait allusion Mercier est la fête donnée sur la Place Louis XV (actuellement Place de la Concorde) par un temps superbe à l’occasion du mariage du Dauphin. Le peuple dans un concours de monde prodigieux avait envahi les lieux : chaussées, avenues et places. Les fiacres et carrosses, pourtant interdits de circulation, voulurent après le feu d’artifice forcer le passage pour assister aux illuminations de la Rue Royale et ont ainsi provoqué  panique et asphyxies. Le chiffre officiel du nombre des victimes est de 132 morts et des centaines de blessés. Mercier en a vu beaucoup plus. Qui a le bon compte ?

 

 

2003

 

Il y a trois cent vingt neuf ans, Madame de Sévigné, jetait un regard de curiosité sur la violence routière de son époque, sur l’arrogance des propriétaires de carrosse comme de leurs gens et s’amusait de voir le faible désigné comme coupable échapper à la justice immanente du puissant. Loin d’elle sans doute l’idée de vouloir changer les choses, de limiter la vitesse dans la traversée de Nanterre ou d’y instaurer un sens unique de circulation.

 

Mercier, lui, il y a deux cent vingt trois ans, voulait le changement, mais n’y croyait pas. Il nous dit encore pourquoi dans cet autre texte extrait du Tableau

 

De même on trouve chez le commissaire de quartier des bandes, des compresses, de la charpie, qui attendent ceux qui, sortant de leurs maisons bien dispos, y rentrent les bras démis et les jambes fracassées; car marcher dans Paris toute une journée pour ses affaires, c'est aller, pour ainsi dire, à l' assaut. Cette prévoyance moderne est très-sage ; mais elle prouve que les accidens se multiplient plus que jamais, et que l' on aime mieux songer aux palliatifs que de restreindre le luxe infernal des voitures. Ceux qui font les loix vont tous en carrosse.

 

Luxe barbare, luxe infernal jadis, la voiture aujourd’hui n’est plus un luxe. Mais barbare et infernale, elle l’est sans doute toujours, quand celui, riche ou pauvre, qui s’assied derrière son volant se transforme tout d’un coup en un être primitif et infantile, plus ou moins déconnecté du monde extérieur et de ses règles. Comme se conduisaient les prélats, bourgeois et princes que la Marquise et Mercier décrivent.

 

Aujourd’hui on nous dit qu’on va faire quelque chose contre cette barbarie et le Président de la République lui-même lui a déclaré la guerre. Mais qu’y peut-on y faire vraiment ? Ceux qui faisaient les lois jadis roulaient en carrosse. Ceux qui font les lois aujourd’hui roulent en voiture. Il n’y a rien de changé. Et on a des doutes.

 

 

2002

 

 

On a des doutes quand on regarde par sa fenêtre et qu’on voit passer des automobiles lancées à toute allure dans une voie qu’on vient de mettre en sens unique, soi-disant pour «renforcer la sécurité et la tranquillité des  piétons et des cyclistes »

 

 

 

 

Et on se demande avec Raymond Devos si le bon sens existe encore, ou si, comme il le dit, il n’est plus qu’unique ou interdit.

 

Car, comment peut-on sérieusement affirmer qu’on va protéger les piétons et les cyclistes en mettant une voie en sens unique ? Il est évident qu’une telle pratique a automatiquement pour conséquence une augmentation globale de la circulation automobile comme de la vitesse des véhicules. Partout ailleurs dans le monde, on combat circulation automobile et vitesse. A Villemoisson-sur-Orge, on cultive, on encourage et le pouvoir local crée même dans un lotissement un anneau de vitesse. Incroyable mais vraie, cette exception culturelle mérite d’être connue.

 

 

Villemoisson-sur-Orge,

exception culturelle

 

C’est au début du mois d’août 2002 que les panneaux bleus et rouges qui figurent sur la photographie ci-dessous ont été installés à l’entrée des deux voies qui portent le même nom, celui d’avenue du Vieux Logis, nom qui leur a été donné en 1927 lors de la création du lotissement du Vieux Logis, issu du démantèlement de la propriété dite « Manoir du Vieux Logis ». Comme on le voit, l’imagination n’a pas attendu mai 1968 pour prendre le pouvoir.

 

                                                                                                   maîtriser une circulation effrénée et une végétation exubérante

 

Quelques jours avant cette installation, le 23 juillet, le maire de la commune avait adressé aux riverains de l’avenue en question une circulaire dont le texte est reproduit ci-après :

 

Madame,

Monsieur,

 

Lancée il y a maintenant plus d’un an, l’étude menée en concertation avec les habitants, visant à renforcer la sécurité et la tranquillité des piétions et des cyclistes, arrive dans sa phase de réalisation.

Pour ce qui concerne votre quartier, l’une des solutions proposée par les riverains était la mise en sens unique de l’avenue du Vieux Logis (dans le sens inverse des aiguilles d’une montre).

Cette proposition ayant été retenue, je tenais à vous informer part la présente que la mise en œuvre de ce nouvel aménagement allait intervenir dans les prochaines semaines.

En souhaitant vivement que cette disposition contribue sensiblement à l’amélioration de la sécurité dans la ville, je vous prie d’agréer ….

 

 

Et c’est ainsi que dès le début du mois d’août dernier tous les automobilistes se présentant à l’entrée des rues en question ont été mis dans l’obligation d’aller faire une petite promenade touristique du côté droit, même si leur chemin les menait tout naturellement du côté gauche dans une voie généralement libre de toute circulation.

 

Pourquoi ? Officiellement c’était pour «renforcer la sécurité et la tranquillité des  piétons et des cyclistes ». Lorsqu’on dit au maire que ce n’est pas sérieux et qu’on lui demande à nouveau : pourquoi ? il répond qu’avant de prendre sa décision il a consulté, concerté, réuni, exposé, écouté, dialogué, etc., c’est à dire qu’il nous explique comment il a décidé, mais jamais pourquoi.

 

Alors continuons ici et jusqu’à ce qu’on nous réponde, à lui demander : pourquoi ? En invitant à participer à la réflexion tous ceux qui le voudront.

 

Le plan qui va suivre (celui de la circulation après le changement), comme les photographies qui illustrent cette page, doivent permettre au visiteur de ce site étranger à la ville de s’interroger avec nous et de participer à nos inquiétudes.

 

                     

            le plan de la nouvelle circulation                                 la  ligne droite des Hunaudières locale

 

Aligner par l’esprit le plan et la photographie d’ouverture du chapitre est facile : le point rouge que l’on voit en bas et à gauche du plan représente l’emplacement de la borne d’incendie qui figure à droite de la photo.

 

Les voies coloriées en bleu sont celles frappées par la nouvelle réglementation de sens unique, celles coloriées en vert sont restées sans changement : en double sens ou en sens unique selon les flèches. Les voies coloriées en gris sont les autres voies communales qui sont en dehors du circuit du lotissement. Deux allées et un passage souterrain sous la voie de chemin de fer relient l’endroit à d’autres secteurs d’habitation. Ces voies ne sont utilisables que par les piétons.

 

La photographie, qui montre une partie de la voie nord, la ligne droite des Hunaudières locale, a été prise de l’endroit marqué d’une croix sur le plan. Les deux photographies et le plan donnent une bonne idée des dimensions et de l’environnement : un petit lotissement, entièrement pavillonnaire et à l’écart des voies de circulation. Un petit coin tranquille. Pendant 75 ans.

 

Un petit coin tranquille lorsque, par exemple, la voie du nord était fréquentée uniquement par les riverains et leurs visiteurs. Le matin à l’heure du départ au travail, le soir au moment du retour il devait y avoir des pointes de circulation automobile pouvant aller jusqu’à une douzaine de voitures à l’heure : une toutes les cinq minutes !  A part une ou deux exceptions, des agités du pied droit, les voitures roulaient peu vite, pour des tas de raisons, mais surtout parce qu’ils venaient de démarrer ou qu’ils allaient s’arrêter. Jamais aucun accident, à notre connaissance. Et, pour cause ! La moyenne de circulation sur 24 heures devait monter à moins de 3 véhicules à l’heure.

 

Les piétons étaient plus nombreux que les automobiles et n’étaient pas que riverains car parmi eux, il y avait aussi qui venaient d’ailleurs en empruntant les allées piétonnes. C’était d’abord des enfants sur le chemin des écoles, du collège ou du conservatoire accompagnés parfois de parents. En été on voyait les plus petits jouer dehors, et les adolescents refaire leur monde assis sur le bord des trottoirs. A pied, il y avait aussi ceux qui allaient prendre le train à Epinay pour se rendre à leur  travail ou au lycée. On les revoyait le soir. Ne parlons des retraités allant, l’un promener son chien, les autres chercher leur petit campagne ou leur journal en faisant un tiercé.

 

C’est en septembre 2002, après le retour des vacances qu’on a vu la différence et un soir à l’heure du retour du travail on a compté 42 véhicules dans une heure soit 4 fois plus qu’avant. En toute logique d’ailleurs, Il suffit de regarder le plan. Mais ce qui est grave est que ces automobiles libérées par le sens unique roulent pour une bonne partie d’entre eux à des vitesses exagérées, font du bruit, engendrent de la pollution et font peur.

 

Une circulation compliquée des automobiles, quatre fois plus de véhicules, des voitures qui roulent trop vite. Pourquoi ? Certainement pas pour «renforcer la sécurité et la tranquillité des  piétons et des cyclistes »

 

                              

                                                                                              le circuit du Mans

 

mais alors, pourquoi ?

pourquoi ? pourquoi ?

 

Que faut-il conclure de cette histoire tristement vraie ? Faut-il en déduire comme Mercier jadis, qu’aujourd’hui encore ceux qui font les lois roulent carrosse. Faut-il se fâcher ? Faut-il en pleurer ?

 

La Fontaine en aurait sans doute fait une fable en imaginant par exemple, une assemblée de vieux fusils qui réunie dans le but de «renforcer la sécurité et la tranquillité des lièvres et des lapins » et après une longue réflexion et de nombreuses discussions auraient pris la décision de multiplier par quatre le nombre de chasseurs et de munir ces braves de gilets pare-balles avec de très grandes poches pour contenir le plus grand nombre possible de cartouches. Et tout cela, évidemment, avec l’assentiment sous-entendu des petites bêtes.

 

On ne sait quelle morale il en aurait tiré. Peut-être celle déjà donnée à sa fable « La lice et sa compagne »

 

Ce qu’on donne aux méchants, toujours on le regrette.

Pour tirer d’eux ce qu’on leur prête,

Il faut qu’on en vienne aux coups ;

Il faut plaider, il faut combattre.

Laissez-leur prendre un pied chez vous ;

Ils en auront bientôt pris quatre.

 

 

Alors combattons. Et posons toujours et inlassablement les mêmes questions :

 

 

Qu’est-ce qui dans l’ancien système de circulation des voitures nuisait tant à la sécurité des piétons et des cyclistes ?

 

De quelle façon la multiplication par quatre de la circulation des automobiles et l’augmentation de leur vitesse peuvent contribuer à renforcer la sécurité des piétons et des cyclistes ?

 

                                                                                                  e-courrier

 

sources et ressources

 

En version image  on trouve toutes les lettres de la Marquise de Sévigné sur le site de la BNF : http://gallica.bnf.fr  De nombreux autres sites, universitaires ou perso, français comme étrangers, en donnent d’abondantes reproductions. La Marquise a toujours la cote.

 

Sur le même site de la BNF on trouve aussi le Tableau de Paris de Mercier,

en version texte, ce qui en facilite grandement le chargement, la lecture et l’utilisation.

 

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                                                               (ce lien conduit également aux autres chroniques villemoissonnaises)

 

édition 12 août 2003