jojo et

la facture d’eau

 

ou

 

arrondi, arrondi !

est-ce que j’ai une

gueule d’arrondi ?

 

 

jojo, jocelyne, nicole, une famille

 

Il y en a  plus d’un qui s’étonnera de voir Jojo, l’affreux Jojo, l’inénarrable Jojo, l’innommable Jojo, s’intéresser à sa facture d’eau. Parce que l’eau, franchement, à l’ami Jojo, c’est pas son genre. Dans le pastis, peut-être. Et encore, avec modération (l’eau bien sur, pas le pastis).

 

Les factures non plus ne l’intéressent guère, qu’elles soient d’eau, de gaz, d’électricité, d’assurance ou de téléphone. C’est Jocelyne, sa femme, qui s’en occupe à la maison. Elle les vérifie, rouspète, les paye et les classe.  Comme dit Jojo : « Ca, c’est son boulot ».  Et comme c’est son boulot elle le fait. Elle ne s’en plaint d’ailleurs pas. C’est pour elle une occasion de quitter sa cuisine pour s’asseoir et de remplacer le  balai, l’aspirateur, les queues de casserole par le crayon à bille. Ca change un peu.

 

En fait c’est tout à fait par hasard que la chose est arrivée. Il y a longtemps que le journal municipal de Villemoisson, le PIVO de janvier 2003,  aurait dû se retrouver à la cave dans la poubelle bleue que la réglementation locale relative au tri sélectif des déchets consacre au papier : journaux, magazines, publicités. On ne sait pourquoi, hasard, fatalité, destin ou providence, le bulletin officiel se trouvait au dessus du petit paquet de revues et magazines toujours à portée de main de ceux amenés par la force de la nature ou des erreurs alimentaires à s’isoler plus ou mois longtemps en ces lieux qu’on disait jadis fort joliment cabinets d’aisances. On les appelle aujourd’hui tout autrement, ce qui est fort dommage car l’utilisation de plus en plus courante de produits déodorants et désodorisants, l’habitude d’y consacrer quelque temps à la lecture, sinon à la culture, font qu’ils mériteraient de retrouver leur appellation passée. 

 

Ce qui constituait habituellement la nourriture intellectuelle des visiteurs de ces lieux était fourni pour les voisines et néanmoins amies de Jocelyne qui lui refilaient après lecture les hebdomadaires achetées par elles pour se  tenir au courant des moindres faits, gestes, bobos et peines de cœur des grands de ce monde.

 

L’approvisionnement était régulier et ce qu’on pouvait lire chez Jojo n’ayant qu’une semaine de retard pouvait encore dans la plupart des cas permettre aux lecteurs attardés de se mêler aux conversations sur l’actualité.

 

 

 

 

Mais, on l’a dit, ce jour-là, c’était le journal municipal qui était au dessus de la pile et juste en dessous il y avait un magazine qui titrait : « Stéphanie chassée du Palais. Ses derniers exploits amoureux indignent Rainier. ». Une nouvelle qui ne pouvait intéresser Jojo et le laisser de marbre alors qu’il vivait tous les jours avec sa nièce, Nicole, qu’il avait élevée et qui vivait chez eux, bien d’autres épreuves que celle du prince. D’ailleurs, comme ce dernier avec sa fille, Jojo venait de mettre sa nièce à la porte. De copains, elle en changeait à peu près autant que Stéphanie, elle les prenait un peu n’importe où comme elle, mais, certainement à la différence de la princesse, elle les emmenait à  la maison. Le dernier, Kévin, celui qui avait provoqué l’expulsion était livreur de pizzas. Il finissait sa journée à huit heures et demie, elle allait l’attendre à son travail et ils arrivaient tous les deux un peu avant l’heure de début de l’émission du soir de la télé. Ils s’installaient sur le canapé devant le poste et déballaient leurs provisions sur la table basse. C’était tous les jours la même chose : une pizza aux olives et anchois et des canettes de bière métalliques. Le tout payé symboliquement 1 euro au patron de Kévin.

 

Comme le programme choisi par Jojo ne les intéressait jamais - tous les soirs ils lui répétaient qu’il y longtemps qu’il aurait dû se payer une parabole pour accéder à autre chose que « ces merdes » qu’on leur imposait – ils continuaient à se raconter leurs histoires en se chatouillant et en gloussant. Une fois la pizza ingurgitée, les bières avalées, le trop plein évacué, ils saluaient la compagnie et allaient se coucher. La chambre de Nicole était juste au-dessus de celle de Jojo et Jocelyne. Ca n’a duré que quatre jours surtout que Jojo a horreur des anchois. « Ca donne soif », prétend-il. En toute mauvaise foi. Quant à la bière il n’a rien contre, mais il ne l’admet que traditionnelle, à la pression. En boîte quelle horreur !

 

le robinet qui fuit, les factures qu’on arrondit

 

Si Jojo, comme tout le monde le sait, n’a pas une grande passion pour l’eau il a aussi, c’est plus confidentiel, horreur des fuites d’eau. Jocelyne, elle, sait que dans ces cas-là on peut compter sur lui. Aussitôt la chose constatée ou signalée il intervient. Et toujours avec efficacité. Il a toujours le joint qu’il faut, la bonne clé, la pièce de secours adéquate. Et un copain plombier.

 

Aussi, on peut penser que c’est à la vue du robinet qui fuit placé en tête de l’article du bulletin municipal dont il s’était saisi dans les circonstances que l’on sait, qui l’a amené à en poursuivre la lecture. C’est à dire ceci :

 

 

 

A première vue, quelque chose l’avait choqué, mais il n’arrivait pas à trouver quoi. Il ne se sentait pas du tout coupable de ne pas avoir remarqué que la facture d’eau avait changé et il n’arrivait pas non plus à se convaincre de l’importance du  regroupement en une seule ligne des travaux d’entretien avec ceux d’extension et de réhabilitation.

 

C’est à la troisième ou quatrième lecture que la lumière lui est venue et qu’il a su ce qui le perturbait dans l’annonce municipale. Et c’était

 

                                                  l’arrondi !

 

     rondoudou    jjlb 2003

 

Il faut préciser ici que le calcul est avec le pastis et la plomberie un autre point fort de Jojo. A belote du soir, c’est toujours lui qui compte les points et qui tient la feuille de partie. Il fait vite, compte juste : dix de der, belote et re, cinquante d’annonce, valet et neuf d’atout, cent de capot. Il ne se trompe jamais. Quand il dit au patron du bistrot « Mimile, tu peux remettre ça » c’est qu’une des équipes vient d’atteindre les mille points. On peut lui faire confiance. Chacun vide son verre. Mimile les remplit.

 

                                                                                                       Les joueurs de cartes        Cézanne

 

 

A la belote pas question d’arrondi. Un point c’est un point. Point. A la Lyonnaise des Eaux de Villemoisson, non. Eux, ils additionnent, puis arrondissent : « le nouveau taux global est égal à la somme des deux précédents, arrondi à 0,56 euros ».

 

Mais alors se dit Jojo, condamné pour les raisons que l’on sait à cogiter seul dans l’abstrait encore pendant quelques instants, s’il y a eu arrondi c’est qu’au moins un des deux anciens taux ne l’était pas, arrondi. Et qu’il ne l’était pas déjà, si ça se trouve, depuis des années et qu’à travers les siècles ça n’avait jamais gêné personne. Pas plus que d’empêcher la commune comme la Lyonnaise de majorer de temps en temps les cotisations en question. Sans même les arrondir et sans le dire à personne. 

 

autopsie dune facture d’eau

 

Jocelyne qui était en train de repasser s’est demandé ce qui arrivait à son bonhomme quand elle l’a vu arriver et qu’il lui a demandé s’il pouvait lui dire où elle rangeait les factures d’eau. « Qu’est-ce que tu veux-faire avec les factures d’eau ? » lui a-t-elle demandé.  « Une addition et un arrondi. J’en ai pas pour longtemps ».  Jocelyne a hoché la tête en se demandant quelle nouvelle lubie habitait le cerveau de son époux. Elle était sur une opération délicate, le repassage d’un chemisier qui comporte de nombreux plis et qu’elle aime bien, coquette et soignée qu’elle est. Ce n’était pas le moment de la troubler. « Tu ne touches pas à mes papiers. Je n’ai pas envie tu y fiches la pagaille. Tu me laisses finir ce que j’ai commencé, j’en ai pour dix minutes, et après je te les donnerai tes factures. »

 

Pour patienter, Jojo s’était installé dans la salle à manger. Il avait pris un plateau et installé dessus un verre et la bouteille d’Edelzwicker qu’il était allé chercher dans le frigo. Le temps de se procurer aussi une feuille de papier, un crayon à bille et, où l’on sait, une publication assez épaisse pour ne pas écrire directement sur la table et éviter de la rayer, il avait eu à peine le temps de tremper ses lèvres dans le vin blanc quand Jocelyne est arrivée avec le dossier intitulé « Lyonnaise des Eaux ». Elle lui a dit : « Voilà tes factures. La dernière est sur le dessus. Je vais te laisser te débrouiller, J’ai pas fini mon repassage. Si tu as besoin de moi tu m’appelles ».

 

Cent fois il a eu envie de le faire, perdu entre la facture simplifiée du recto et la facture compliquée du verso, cherchant dans cette dernière une ligne intitulée « part communale » comme annoncé par le journal, et la trouvant finalement sous l’intitulé de « Part Communauté Agglomération Val d’Orge » avec ses 0,56 euros au m3.

 

 

Il fallait aussi retrouver dans les factures antérieures les composants de cette somme. Là encore même problème : pas question sur les factures de travaux d’entretien ni de travaux d’extension/réhabilitation, seulement de :

 

      Part Lyonnaise des Eaux réseau communal à      0,2122

      Part Commune de Villemoisson-sur-Orge à        0,3354

 

toutes sommes non arrondies d’ailleurs, comme Jojo l’avait justement supposé au cours de sa méditation solitaire.

 

 

 

 

 

Restait à Jojo à prendre la feuille de papier et le crayon pour obtenir « le nouveau taux global égal à la somme des deux précédents », et le comparer avec l’arrondi à 0,56 euros.

 

 

Et le voilà qui, à travers la maison, crie à sa femme : « Jojo bis,» car c’est ainsi qu’il l’appelle dans l’intimité, « Jojo bis, viens voir. Je me doutais bien qu’il y avait un coup fourré, ils nous encore baisés ! »

 

« J’ai pas le temps de te suivre, j’ai pas fini. Tu me raconteras ça ce soir à table. Rentre pas trop tard, je réchaufferai le reste de blanquette et je voudrais pas rater le début du film.» fut la réponse de l’interpellée.

 

retour aux sources

 

Jocelyne, une fois de plus, avait raison. Jojo n’était pas très en avance pour aller retrouver les copains chez Mimile et faire la partie du soir. C’est d’ailleurs ce qu’ils lui firent remarquer à son arrivée. Ils n’auraient pas dû, parce que Jojo en a profité pour expliquer son retard et raconter l’histoire de l’arrondi. Comme son discours ne semblait guère passionner les habitués du lieu plutôt portés à débattre des grands problèmes du moment : la disparition de Saddam Hussein, la période propice au semis de persil, la réforme des retraites, l’incendie du Vœux Logis, c’est vers Marcel qu’il s’est tourné pour lui demander son avis.

 

Marcel, c’est l’intellectuel de la bande.  Certif+3, 1941, se disait-il. Quelque chose comme bac-3 en 2003. Depuis l’âge de quinze ans, toute sa vie il avait travaillé dans les bureaux et avait pris sa retraite à 60 ans après 180 trimestres de cotisations. Il lisait un peu, parlait bien. Son fils, pour son anniversaire l’avait abonné à Télérama. C’est tout dire.

 

Sur le problème posé par Jojo son opinion était que son camarade de jeu avait à la fois raison et tort. Raison, sur le fond, car, sans aucun doute, il y avait tromperie sur la marchandise. Mais pour le reste, il n’était pas d’accord et le lui dit :

 

« Mon petit Jojo, ta colère est sans doute légitime mais un peu retardataire, Tu es en train de redécouvrir l’Amérique, de réinventer le fil à couper le beurre et de refaire la Révolution. Si tu avais regardé d’un peu plus près tes factures d’eau tu ne serais aperçu qu’au cours des 6 dernières années ta contribution à la « Part de la Lyonnaise des Eaux au réseau communal » a augmenté 24 fois. Pas un trimestre n’y a échappé. Jamais on ne t’en a rien dit. Pas une seule ligne du journal municipal.

 

« Pour une fois qu’on t’informe, tu ne vas pas te plaindre. Tu devrais même te réjouir qu’on y mette les gants. Qu’on arrondisse les angles.  Qu’on ne dise pas brutalement «  Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais votre facture d’eau a changé. Histoire de simplifier, on y a regroupé deux lignes anciennes en une seule nouvelle. On en a profité pour majorer le total des deux anciens taux de 2,5% » On ne te dit pas qu’on majoré, augmenté, haussé, rehaussé, relevé, revalorisé, ajusté, réajusté ; au lieu de cela on te dit qu’on a arrondi. C’est pas plus joli, mon Jojo ? C’est pas meilleur pour le stress, la pression, les boules ? C’est pas plus cool, c’est pas plus fun, c’est pas plus zen ? 

 

«Crois-moi, laisse tomber. L’eau c’est triste. Les chiffres, c’est encore plus triste. L’eau plus les chiffres c’est un cauchemar, un vrai cafard. Tu ferais mieux de nous donner des nouvelles de ta nièce. Est-ce que vous êtes toujours fâchés ? Est-ce qu’elle est encore avec son pizzaïolo ? »

 

 

Ce que faisait là Marcel en parlant de Nicole était à classer au chapitre des vacheries qui se pratiquent entre copains qui se connaissent bien. Il savait bien que pour Jojo, entre la facturation de l’eau et sa nièce, il n’y avait pas photo. Malgré tout ce qu’elle pouvait lui faire endurer, il l’aimait bien. Elle aussi avait une certaine tendresse pour ceux qui l’avaient élevée, sa tante et son oncle. Mais surtout son oncle. Parler d’elle était un sujet de conversation dont Jojo ne se lassait jamais. Et c’est ainsi que ses copains, au cours de la partie de belote qui devait suivre ce qui vient d’être dit, apprirent que Nicole avait abandonné Kévin à ses pizzas, qu’elle était revenue à la maison pendant que Jojo n’y était pas au prétexte de donner de ses nouvelles à sa tante, mais en réalité pour amorcer les négociations préalables à un retour au bercail, son partenaire actuel étant marié avec une femme peu favorable à la bigamie. « Elle vient quand elle veut » avait dit Jojo quand il l’avait appris « On peut toujours causer ».

 

Ce que ne savait pas Jojo, c’est que le soir même de la facture d’eau Nicole devait  répondre à cette invitation à la négociation. Dès l’apéro on parla armistice, au dessert (une tarte à la rhubarbe comme seule Jocelyne sait les faire) la paix était signée.

 

C’est heureux, repu, mais fatigué par tant d’émotions vécues au cours d’une même journée que Jojo alla se coucher quelque temps après. Sa nuit fut quelque peu agitée, entrecoupée de cauchemars où il se retrouvait plongé dans l’Orge ne pouvant respirer, puis de réveils en sursaut où revenaient en leitmotiv toujours les mêmes mots :

 

                   « Arrondi, arrondi ! Est-ce que j’ai une gueule d’arrondi ? »  

 

 

                                                                                                                            Villemoisson-sur-Orge en automne

 

 

 

Vérifications faites

 

Ce qu’affirme Marcel n’est pas tout à fait exact.

Il est vrai que la part de la  Lyonnaise des Eaux au réseau communal, a connu 24 taux en 6 ans.. Il y a bien eu 23 changements, mais pas 23 augmentations. Il n’y en a eu que 22. Et une diminution, au deuxième trimestre 1999. De 0,006 % ! Au total, cette taxe a été majorée en 6 ans de 12,28%.

 

La part communale du réseau communal, quant à elle, n’a connu pendant la même période que 5 taux, mais pour être au total majorée de 41%.

 

 

Marcel se trompe également dans son calcul du rapport entre la nouvelle taxe arrondie à 0,56 et les deux anciennes. L’augmentation n’est pas de 2, 50 %, comme il le dit, mais de 2,264 %. Est-ce involontaire ou calculé, erreur ou arrondi ? Sacré Marcel !

 

                                                                                                                    le webmaster

 

 

                                   retour à la page d’ouverture                                                    retour en haut de la page