le moulin à cuivre de Villemoisson

 

                                          avertissement aux habitués des lieux

 

Dans un premier temps, et faute de sçavoir nous n’avions pas envisagé d’aller sur le sujet plus loin que cette page. Mais un lecteur de ce site, M. Bernard Robin de Villemoisson, nous a apporté les lumières qui nous manquaient sur la partie technique et nous a confié sa documentation. Et c’est ce qui fait que deux nouvelles pages sont désormais accessibles. La première traite de la technique de traitement du cuivre, la deuxième de l’exploitation de l’usine.

 

                     Ceux qui ont déjà lu la présente page iront donc lire la suite ici      >>>>>>

 

 

 

à Villemoisson-sur-Orge

les ouvriers licenciés

occupent l’usine à cuivre

 

Cela s’est passé le trentième jour du mois de Septembre 1756. On le sait parce que  Monsieur Malherbe, « premier huissier audiancier aux eaux et forêts de la prévosté de Montlhéry » l’a raconté avec tous les détails dans un procès verbal dont il a remis copies à tous les intéressés et que l’une d’entre elles, celle destinée au dénommé Laurent, l’apprenti contestataire, est conservée aux Archives départementales de l’Essonne. La photographie de la première page du document figure ci-dessous.

 

                  

                                                                                                                   Document Archives Départementales de l’Essonne

 

Le document n’est pas très long (trois pages) et est d’une relative facilité de lecture comme d’une assez bonne calligraphie. Il ne comporte, comme tous les écrits de l’époque, ni ponctuation, ni accentuation, ni retour à la ligne. Aussi, pour le rendre plus facilement accessible au visiteur non initié sans en fausser ni le sens ni le parfum d’ancienneté, nous l’avons retranscrit en entier en y apportant seulement des améliorations de présentation : ponctuation, accents, paragraphes, tout en conservant l’orthographe originale.

 

 

L’an mil sept cent cinquante six, le trentième jour de septembre, trois heures de relevée, à la requeste de Messire Pierre Durey d’Harnoncourt, Seigneur de Morsan sur orge, Ste Geneviève des Bois et dépendances, demeurant a Paris, rue de Vendôme, au Marais, paroisse de St Nicolas des Champs, où il a élu son domicile et enlevé pour vingt quatre heures en son château de Ste Geneviève, propriétaire du moulin à cuivre de Villemoisson , j’ay, Joseph Malherbe premier huissier audiencier aux eaux et forêts de la prévosté royale de Montlhéry, y résidant, soussigné, signifié et déclaré :

 

 - au Sr Joseph Thouvenin, fondeur, demeurant audit Villemoisson en ladite manufacture de mondit Sieur d’Harnoncourt, en son domicile, parlant a

________________________________________________

- au nommé Adam, ouvrier de cette manufacture y demeurant en son domicile, parlant à

_________________________________________________

- au nommé Jacques Lapierre, aussy ouvrier de ladite manufacture, demeurant pareillement en son domicile, parlant à

_________________________________________________

 

- au nommé Laurent, aussy ouvrier de la dite manufacture demeurant en son domicile, parlant par attache a la porte d’une première chambre du premier étage de ladite manufacture et autre à droite au milieu d’un corridor dans laquelle première chambre couche ledit Laurent et ce en présence de deux voisins à ycelle manufacture qui ont refusé de dire leurs noms figurer au présent de ce interpeller suivant l’ordonnance

 

que Monsieur d’Harnoncourt n’entendant plus faire usage de sa manufacture et y faire travailler est opposant comme par les présentes. Il s’oppose et empesche formellement a ce que les dits Thouvenin, Adam, Jacque Lapierre et Laurent travaillent davantage dans ladite manufacture, les sommant ….chacuns séparément en parlant comme dessus, de sortir a l’instant de ladite manufacture, d’enlever les hardes et autres effets à leur appartenant dans ycelle manufacture, comme aussi de remettre au Sr Lyon, son préposé, et présent, toutes les clefs de ladite manufacture, aux offres que je leur ay a chacuns faits séparément, en parlant comme dessus faits réellement et a deniers a decouvers. Savoir :

 

- audit Sr Thouvenin en trois louis d’or de vingt quatre livres chacuns, un écu de six livres, un autre de trois livres, une pièce de vingt quatre sols, une de douze sols, cinq pièces de deux sols, et trois liards, le tout bons et ayant cours la somme de quatre vingt trois livres, six sols, neuf deniers pour le mois qui finira le jourd’huy des appointements que mondit Sieur d’Harnoncourt avoit promis audit Thouvenin pour le pris de son travaille dans ladite manufacture par chaque mois de l’année.

 

- audit Adam, en neuf écus de six livres pièces, une pièce de douze sols et quatre pièces de deux sols, la somme de cinquante cinq livres, le tout bons et ayant cours et pour le mois dudit adam qui finira aussi le jourdhuy sur  lequel pied mondit sieur d’Harnoncourt avoit arresté le dit adam pour travailler dans ladite manufacture

 

- audit Jacques Lapierre, en six écus de six livres chacuns, un autre écu de trois livres, une pièce de douze sols et quatre pièces de deux sols, le tout bons et ayant cours, la somme de quarante livres, aussy pour le mois de travaille du dit Lapierre qui finira ce jourd’huy, sur lequel pied de quarante livres par mois.Ce dernier avoit été arresté par mondit Sieur d’Harnoncourt

 

- audit Laurent, en six écus de six livres chacuns, aussy bons et ayant cours, la somme de trente six livres pour le mois de travaille dudit Laurent dans la dite manufacture et finissant ce jourdhuy,  mondit Sieur d’Harnoncourt ayant payé audit Laurent ainsy qu’aux autres sus nommés les autres précédens mois de leur travaillent dans ladite manufacture. Les présentes offres reëlles faites en outre à chacuns des dits sus nommé à la charge de les recevoir et d’en donner bonnes et vallables quittances et décharges audit Sieur Lyon, présent comme dit et pour mondit

Sieur d’Harnoncourt

 

Lesquels Sieurs Thouvenin, Adam, Lapierre, Laurent chacun parlant comme dit et nottament ledit Laurent a refusé de sortir des lieux dépendans de ledite manufacture d’en remettre, les clefs, de recevoir les dites trente six livres a luy offertes réellement comme dessus.

 

Pour lequel refus je leur ay déclaré notament audit Laurent que mondit Sieur d’Harnoncourt se pourvoira contre luy, Laurent, pour l’expulser de laditte manufacture, luy faire remettre les clefs qu’il peut avoir, faire déclarer les presentes offres réelles bonnes et valables, et faire jetter sur le quarreau les meubles et effets qui peuvent appartenir audit Laurent dans ladite manufacture. Le tout par toutes les voyes de droit.

 

A ce que ledit Laurent n’en ignore je luy ay en parlant comme dit et laissé la présente copie en laquelle ainsi qu’en l’original de celle du Sr Lyon avec mon huissier susdit et soussigné 

 

                                      Lyon              Malherbe 

 

 

la comptabilité de l’usine

 

Le document dont il vient d’être question est un de ceux qui sont aux Archives départementales de l’Essonne dans un carton qui en renferme de nombreux autres et qui concernent tous (ou presque tous) la comptabilité de l’usine à cuivre que Monsieur d’Harnoncourt, le seigneur local, avait installée dans le moulin de Villemoisson. Il y a là toutes sortes de papiers : relevés de comptes, reçus, devis, contrats, quittances, mémoires, factures, commandes, notes de frais, inventaires, correspondances diverses, etc.

 

 

 

 

                La fontaine en cuivre – Chardin v. 1733

                                                     Musée du Louvre

 

On y apprend que l’usine fabriquait fontaines, marmites, casseroles, fonds de plats, cercles et autres articles en cuivre. De document en document, on suit la route de la matière première, de la Hongrie, son origine, jusqu’à Villemoisson via Hambourg, Le Havre, les voituriers d’eau, Chatillon, les mauvaises routes qui conduisent à l’usine. On pèse, on repèse la marchandise, on acquitte au passage frais et taxes d’octroi et d’autres sortes. On connaît les dépenses faites par M. d’Harnoncourt pour installer enclume et forge et le prix et la qualité du charbon de bois employé. On sait à peu près tout des recettes de l’entreprise. On sait tout des appointements payés. Les notes de M. Galopin, l’épicier de Savigny, nous renseignent sur les détails de la vie quotidienne sur les bords de l’Orge à l’époque de Louis XV. Lettres d’embauche, reçus de paye, contrats de travail nous parlent des travailleurs.

 

Dans son genre, ce dossier d’archives est sans doute exceptionnel et est une mine de renseignements de toutes natures aussi bien sur la métallurgie du cuivre, la fabrication des objets, le commerce international, les transports, la condition ouvrière, les méthodes comptables. Dans cette première page on n’abordera que ce qui ressort de ce qu’on était encore loin d’appeler comme aujourd’hui les ressources humaines.

 

le moulin de villemoisson

 

              

                                                    Le moulin devenu orphelinat, photographié dans les années 30 du vingtième siècle

                                                                                                                                                      Collection Solange Toupet

 

Mais avant d’en venir à la chronologie en racontant l’histoire de l’usine par le commencement, situons les lieux où les évènements dont il est question ici se sont passés, en disant d’abord que l’impasse du Moulin actuel, comme toutes les impasses, ne conduit nulle part et qu’il n’existe plus aucune trace du moulin qui barrait la rivière en dessous du terrain où se trouve aujourd’hui l’immeuble des Archives de Paris. Mais sa disparition totale n’est pas si ancienne et quelques Villemoissonnais se souviennent encore s’être promenés par là dans l’environnement qui apparaît sur la photographie ci-dessus.

 

Là où l’ouvrier hongrois, allemand ou auvergnat forgeait ou martelait jadis le cuivre, le banlieusard local se forge aujourd’hui des poumons inoxydables en marchant, courant ou pédalant le long de la rivière pendant ses RTT, pour se préparer à affronter victorieusement la pollution parisienne.

 

L’image ci-dessous est une partie d’un plan dressé en 1854 (cent ans après ce dont il question ici) Elle permettra aux curieux de situer sur le terrain l’endroit où se trouvait jadis le moulin de Villemoisson, quand ils sauront que la voie qui figure à gauche du plan est aujourd’hui la Rue Saint Laurent, et que la route départementale n° 47, qui est d’ailleurs toujours départementale, s’appelle maintenant Route de Corbeil. On y voit figurer l’emplacement des roues du moulin.

 

         

                                                                                                                                 document Archives départementales de l’Essonne

 

 

        

 

                                                          Roues du moulin représentées de profil  (annexe au plan de 1854)

 

 

d’harnoncourt, le seigneur oublié

 

On l’a dit, l’usine à cuivre a été créé par M. d’Harnoncourt. Pas plus qu’au cardinal Bausset qui a tant souffert et tant écrit à Villemoisson, le nom de celui-dont il va être souvent question ici n’a été donné ni à la moindre petite placette, ni à la plus courte des allées piétonnières du centre ville. Pourtant, Pierre Durey d’Harnoncourt qui fut écuyer, conseiller du Roi, Receveur général des finances du Comté de Bourgogne, l’un des quarante fermiers généraux de sa Majesté, Seigneur de Morsang, Sainte-Geneviève des-Bois, Villemoisson et autres lieux, a beaucoup fait pour Villemoisson. Il y a construit la première école, reconstruit l’église tombée en ruine, installé une usine à cuivre et fait refaire les routes devenues impraticables. Né en 1685, il est mort en 1767.

 

le directeur, le fondeur

et l’hongrois marteleur

 

 

 

 

 

 

  <<  Martinaires à Durfort au début du XXè siècle

                                         (Collection particulière)

  Les Martinaires de La Bastide l’Evêque et du Rouergue

   Jean Delmas et Geneviève Rigal-Saurel

 

 

L’usine à cuivre de Villemoisson n’a pas fonctionné très longtemps : de 1751 à 1756 si l’on en croit le document qui figure en tête de cette page. Le dossier d’archives ne va d’ailleurs pas au delà de cette date.

 

L’état des appointements versés en 1752 indique que M. Thouvenin, appelé à diriger l’usine, a perçu les siens à partir du premier août et que c’est à cette date « qu’a commencé à tourner la manufacture »

 

Toutefois, ces mêmes états pour l’année précédente (1751) indiquent qu’un fondeur, Joseph Delmas, a été embauché à partir du premier avril, suivant acte passé devant M Pierret et « qu’il doit jouïr de 700 lt de gages à commencer du premier avril 1751 et de 800 lt lorsqu’il commence à travailler. Logé, chauffé, éclairé » (les chiffres sont annuels et exprimés en livres tournois).

 

De même, et toujours en 1751, on note l’entrée au service de Monsieur d’Harnoncourt, le premier avril, et aux appointements de 700 lt par an, d’un Hongrois marteleur. Sur les livres, les sommes versées à cet ouvrier le sont au nom de l’hongrois marteleur ou parfois de longrois. Sur certains reçus d’appointements, on lui donne un prénom et il signe d’une croix à côté de « Paul marteleur ». En fait, c’est sur la base de 60 livres par mois qu’il sera payé. Excellent salaire pour l’époque. A titre de comparaison on se reportera au livre de paye de l’Opéra de Paris de la même époque (janvier 1753) - qui figure sur ce site à l’adresse qui sera indiquée en fin de page (chapitre des Sources et ressources) et l’on verra que l’hongrois était mieux payé que la plupart des musiciens de l’orchestre, élite de la musique française. Il est vrai que les symphonistes de l’Académie royale avaient souvent d’autres ressources, que la sécurité de l’emploi leur était assurée et qu’ils pouvaient s’attendre à percevoir une pension en fin de carrière. Tous avantages sociaux dont le Hongrois ne bénéficiait pas.

 

Pendant cette année 1751 et la première moitié de 1752 la comptabilité nous apprend que d’importants et coûteux travaux ont eu lieu au moulin et en particulier l’installation d’une enclume, d’un marteau et d’un soufflet. On peut donc supposer que Joseph Delmas et le Hongrois ont participé à l’installation de l’usine avant le démarrage de la production.

 

 

à la saint martin

il faut goûter le vin

 

 

 

La comptabilité de l’usine nous révèle aussi que l’ouvrier villemoissonnais du siècle de Louis XV ne passait pas forcément ses dimanches et jours de fêtes (ils étaient très nombreux, trop pour certains) à voir tourner la roue du moulin dans lequel il était logé, comme le fait le personnage qui figure sur la photographie en tête de cette page. En effet, on relève sur le compte de l’hongrois marteleur pour 1751 les lignes suivantes :

 

 

 

      Saint-Martin - Peinture sous verre Alsace

                                                           Fin du XVIIIè siècle

 

            Le 6 novembre a longrois                                                               60

            Le 12 dudit remboursé à M Berthier pour les frais qu’il a

            payés pour la sortie de hongrois de la prison du Châtelet                32.16

           Le 11 décembre 1751 a longrois                                                      60

 

Et comme la comptabilité de l’usine était bien tenue, les pièces justificatives accompagnaient les livres, et parmi elles la note de frais de M. Berthier. Sa photographie figure ci-après recto-verso :

 

  

                                                                                                                                  Document Archives départementales de l’Essonne

 

La découverte aux archives par le chercheur amateur d’un tel petit bout de papier suscite une telle joie qu’il l’exprime à haute voix et que cette expression perturbe quelques instants l’apparente léthargie de ses voisins généalogistes plongés dans la recherche de leurs ancêtres, improbables scieurs de long dans la forêt de Séquigny ou gabarriers sur la Juine. Les quelques lignes du document suscitent chez lui à la fois l’imagination et la curiosité. C’est cent fois plus riche en péripéties que ce que pourrait inventer un romancier. C’est totalement inattendu. Et en plus, c’est vrai. Garanti sur facture. Sur note de frais plutôt.

 

Une note qui nous dit que trente deux livres et seize sols ont été dépensés par un patron villemoissonais pour faire sortir du Châtelet un de ses ouvriers qui y a passé la journée du 11 novembre 1751 en prison. Aujourd’hui la chose étonne. Pour des tas de raisons et d’abord par l’importance de la somme et la nature des dépenses. M. Berthier est toujours la bourse à la main : il paye en entrant, il paye pour les formalités, il rembourse les frais de pension de l’ouvrier, sa chambre, son repas, son demi-dindon, son pain ses trois bouteilles de vin. A la sortie, ça recommence : le greffe, la guichetière. Et ce n’est pas fini. On croit comprendre qu’à la sortie M. Berthier a dû payer à boire « en différentes fois » au hongrois et le faire dîner et que pendant ce temps-là il a dû encore payer pour faire tenir le cheval et garder son épée. On a l’impression que c’est le hongrois qui commande les opérations et que Berthier n’est là que pour ouvrir sa bourse.

 

Mais que faisait le Hongrois à Paris, pourquoi a-t-il été mis en prison et pourquoi subitement lui a-t-on donné le nom de Raquemaire ? On ne répondra sans doute jamais vraiment à ces questions à moins d’une nouvelle découverte dans les archives des commissariats parisiens. La première chose qui vient à l’esprit à la lecture de la comptabilité est que notre ouvrier a touché sa paye, ses 60 livres, le samedi 6 novembre au soir et que dès le lendemain il est parti a Paris les dépenser, qu’il a un peu abusé de la boisson, et qu’il a été ramassé par le guet pour être jeté en prison. On se méfiera toujours de ces suppositions par trop simplistes et qui transportent les habitudes d’aujourd’hui dans le passé. En général elles s’avèrent fausses, quoique les historiens nous apprennent que la teuf des fins de semaine faisait déjà partie des traditions populaires. Mercier dans son Tableau de Paris daté de 1780 écrit :

 

il n' y a plus que les ouvriers qui connoissent les fêtes et dimanches. La courtille, les porcherons, la nouvelle-France se remplissent ces jours-là de buveurs. Le peuple y va chercher des boissons à meilleur marché que dans la ville. Plusieurs désordres en résultent ; mais le peuple s' égaie, ou plutôt s' étourdit sur son sort ; et ordinairement l' ouvrier fait le lundi , c'est-à-dire, s' enivre encore pour peu qu' il soit entrain.

 

Mais ce même Mercier nous offre aussi une hypothèse très vraisemblable quant à l’escapade du Hongrois et aux débordements qui l’ont conduit en prison :

 

le peuple fête la saint-Martin , les rois et le mardi-gras : il vend la veille ses chemises plutôt que de ne pas acheter un dindon ou une oie à la vallée. Elle est couverte d’acheteurs ; et vu l' affluence, la volaille est hors de prix. Les cabarets se remplissent dès le matin. Les commissaires ne doivent pas sortir de chez eux ces jours-là ; car le guet leur amenera un plus grand nombre de délinquans. Plusieurs sortiront de la guinguette que pour aller coucher en prison.

 

On l’ignore généralement aujourd’hui parce qu’un certain 11 novembre du siècle dernier il s’est passé quelque chose entre nous et nos amis allemands, mais ce jour-là, partout ailleurs que chez nous, les calendriers indiquent que c’est la Saint Martin. Jadis cette fête marquait l’entrée dans le petit carême de Noël. On tuait le cochon, on goûtait le vin nouveau ou la bière de Noël et on y faisait bonne chère. C’était une fête d’abondance comme le mardi gras. Son pendant. On peut aussi supposer une vénération particulière du marteleur pour Saint Martin car ce dernier était son compatriote, né comme lui en Hongrie, alors Pannonie, mais bien avant lui, aux alentours de l’année 315.

 

 le Grand Châtelet de Paris

 

Quel qu’en soit le motif, on est assuré que notre marteleur s’est retrouvé enfermé au Grand Châtelet de Paris le soir de la Saint-Martin 1751. Les prisons de cette époque ont une très mauvaise réputation. Le Petit et le Grand Châtelet passaient pour être encore plus horribles et plus malsains que For l’Evêque.

 

                                          Le Châtelet vers 1780 d’après Naudet

 

Dans la plupart des cas, les prisons échappaient à l’autorité de l’Etat et étaient affermées à des particuliers qui en assuraient la garde et la gestion. Elles recrutaient le personnel, et en dédommagement de leurs frais et du prix payé pour le bail de la ferme, elles percevaient sur les détenus des droits en principe taxés et procuraient à ceux de leurs pensionnaires qui le désiraient et qui en avaient les moyens des commodités payantes : chambres particulières, chauffage, repas à la carte, etc. On n’a pas trouvé de documentation qui nous permettrait de vérifier s’il existait un tarif officiel et s’il a été correctement appliqué au Hongrois de Villemoisson, mais les prix indiqués sur la note de frais paraissent fort élevés.

 

Hôte payant, notre marteleur a bénéficié du traitement de faveur. Mais pourquoi ? Est ce qu’il lui a suffi de se réclamer de d’Harnoncourt ou de Berthier pour en bénéficier ? Est-ce qu’il n’était point seul dans son escapade et n’est-ce point son compagnon (Joseph Delmas par exemple) qui a alors prévenu son employeur ? On le saura peut être un jour.

 

Il y a un autre point qui demeurera probablement pour toujours dans l’obscurité, est la raison pour laquelle notre Hongrois qui n’avait de nom sur aucun document (c’était l’ongrois ou l’hongrois ou Paul marteleur) en trouve un quand il se fait emprisonner. Le voilà subitement devenu Paul Raquemaire, un nom qui ne lui servira d’ailleurs qu’en cette occasion, car pour le comptable de l’usine il restera l’Hongrois. Un nom qui aussi, semble-t-il, n’a jamais servi à personne d’autre. Aujourd’hui, en 2004, quand on interroge les moteurs de recherche sur Internet on obtient pour réponse :

Aucun document ne correspond aux termes de recherche spécifiés (raquemaire).
Aucune page ne contient "raquemaire".

On pourra imaginer mille façons d’expliquer la chose. Mais il y de fortes chances que sur ces mille explications il n’y en ait aucune de bonne, et que s’il y en a une de bonne on ne saura jamais laquelle.

 

 

les auvergnats

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                       Une dinanderie auvergnate au XXè siècle

 

En août 1752 M. d’Harnoncourt embauche pour diriger l’usine M. Thouvenin au tarif de 1000 livres par an ( 83.6.8 par mois ). Ce dernier avait déjà créé une autre usine à cuivre à Villabé au Moulin Galant, usine qui avait été reprise à M. d’Harnoncourt.

 

Joseph Delmas et le Hongrois sont toujours présents dans l’entreprise mais leurs salaires semblent avoir été versés avec une certaine irrégularité. En début d’année ils sont payés non plus au mois mais à la journée et à un tarif inférieur de moitié (20 sols par jour). En 1753 on retrouve pour les deux salariés la mensualisation du salaire au tarif de 60 livres, mais seulement jusqu’à la fin de novembre. Le Hongrois ne figurera plus sur les livres après.

 

Le 21 novembre 1753, Monsieur Blondin, qui est entrepreneur de tabac à Aurillac, écrit à M. d’Harnoncourt :

 

Monsieur,

En conséquence de vos ordres j’ay fait partir le 16 de ce mois Michel Delmas et Antoine Cadilhac pour venir travailler dans votre manufacture de Villemoisson et je leur ai délivré à chacun la somme de 80 lt sçavoir 50 lt pour leur salaire par mois et 30 lt pour leur voyage, desquelles deux sommes revenant à celle de 160 lt  j’ay tiré d’eux une quittance devant Notaires que vous trouverez incluse et de laquelle ils ont payé les fraix pour n’avoir sçu signer. A l’égard de la remise de cette somme ayant chez M. le Garde des Sceaux, l’abbé Blondel mon frère qui sera bien aise de trouver cette occasion pour avoir l’honneur de vous assurer de ses respects je vous prie de bien vouloir la luy remettre et de vouloir m’accorder l’honneur de votre protection que je tacheray de mériter par le respect profond avec lequel je suis

Monsieur

                                                          

 

Le reçu des 160 livres établi par les notaires royaux d’Aurillac est joint. Antoine Cadilhac y est présenté comme fondeur de cuivre habitant Aurillac et Michel Delmas comme fondeur de cuivre habitant le village Desbosquets, paroisse Darpajon   (Aujourd’hui : Le Bousquet et Arpajon-sur-Cere)

 

C’est le 14 janvier 1754 que l’abbé Blondel a signé le reçu correspondant au remboursement par M. d’Harnoncourt des 160 livres avancées par son frère.

 

Pour 1754 les états comptables de dépenses établis par M. Lyon, le représentant de M. d’Harnoncourt, sont clairs. On en donnera ci-après la récapitulation qui fait apparaître que Thouvenin, Joseph Delmas, Michel Delmas, Antoine Cadillac ont travaillé toute l’année. Un apprenti, payé 30 livres par mois, est venu se joindre à l’équipe : Pierre Lappara de juillet à novembre, Joseph Fobiestes ? ensuite. Les frais divers comprennent 54 livres versées au Hongrois pour solde de compte.

 

                          

 

Là encore, les salaires sont élevés et la plupart du temps, fixes.

 

changements de personnel

 

Le 28 décembre 1754, M. d’Harnoncourt signe une promesse de salaire en faveur de deux ouvriers Henry et Adam et d’un apprenti Joseph que d’autres documents permettent de supposer tous allemands.

 

                      

 

Pour 1755 on ne nous a pas laissé de beaux états comme en 1754, mais seulement des reçus. Ces documents nous permettent d’établir que :

 

- le dénommé Henry Paltas dont il est question ci-dessus n’a pas été embauché.

- les deux Auvergnats, Michel Delmas et Antoine Cadillac, n’ont pas repris le travail le

  premier janvier 1755

- Thouvenin et Joseph Delmas sont demeurés toute l’année dans l’entreprise au même

  salaire qu’avant

- Adam Offmann (ou Hoffmann) a été salarié toute l’année au tarif de 55 lt par mois

- il y a eu deux apprentis : Joseph Hoberspiller ? jusqu’en Novembre et Laurent ensuite.

 

En 1756 on retrouve les mêmes salariés aux mêmes tarifs mais seulement jusqu’au mois de Septembre avec un nouvel apprenti Jacob Lapierre le dernier mois, puis comme on l’a vu au début de cette page c’est la fin au mois de septembre lorsque Monsieur d’Harnoncourt fait part de sa décision de ne plus faire fonctionner la manufacture.

 

suite et fin

 

Le mémoire des frais payés par Monsieur Lyon à l’huissier Malherbe nous apprend qu’après la sommation du 30 septembre qui a fait l’ouverture de cette page, l’affaire a été portée devant le juge de Sainte Geneviève le 7 octobre et que le lendemain, 8 octobre l’huissier a délivré quittance aux dits Adam, Lapierre, Laurent, Prosper pour leur dernier mois de travail, déduction faite des frais « dont ils ont consenty la déduction pour la somme de trois livres ».

 

Mais, il apparaît que la sommation du 30 septembre de l’huissier Malherbe n’est probablement qu’une suite aux difficultés rencontrées par d’Harnoncourt avec son personnel et particulièrement avec le directeur Thouvenin et Joseph Delmas, le plus ancien de tous les ouvriers de l’usine. On remarque que ce dernier n’est pas cité dans le procès-verbal et, en effet, il devait ne plus être présent le 30 septembre. Delmas avait soumis aux Consuls de Paris le différent qui l’opposait à son patron à propos de l’application des clauses du contrat passé devant notaire lors de son embauche en juin 1751, différent dont on ne donne pas les détails. Les Consuls (juridiction spéciale plus rapide et moins coûteuse, réservée aux affaires commerciales) ont alors nommé un arbitre le sieur Devarenne pour que les opposants s’entendent et s’arrangent si faire se peut. Un accord est intervenu et il a été décidé que Monsieur d’Harnoncourt verserait au Sieur Delmas 840 livres « en raison de touttes ses prétentions : gages, intérest, frais, chaufage, éclairage et logement, généralement quelconque ». Cela a été fait devant l’arbitre le 2 septembre 1756. Le procès verbal de l’accord précise que :

 

 « Par suite de la bonne volonté de Monsieur d’Harnoncourt pour ledit Delmas, ledit Sieur a donné audit Delmas le temps et espace de dix jours à compter de ce jourd’huy pour quitter et vuider les lieux qu’il occupe en ladite manufacture, bien entendu qu’il les rendra en bon estat en justifiant du payement de ses impositions dans la paroisse dudit Villemoisson. »

 

                                                 

 

 

En principe, Joseph Delmas a donc dû quitter l’entreprise le 12 septembre. Quant au directeur, Jean Joseph Thouvenin, il était toujours présent le 30 septembre 1756. Lui aussi, avait porté son désaccord avec son patron devant les Consuls de Paris et, comme pour Delmas, l’affaire avait été soumise à arbitrage, toujours par le Sieur Devarenne. Mais, c’est seulement en mars 1757 que les Consuls ont décidé de l’emploi de cette procédure. Le procès verbal d’accord nous apprend que la raison du différent portait pour Thouvenin sur une question d’appointements, le douzième du bénéfice. Il nous dit aussi qu’à ce litige avait été jointe, en accord entre les parties, une autre instance pendante entre eux devant le Lieutenant Criminel sans préciser le motif du litige. En définitive, l’arbitre a jugé que Monsieur d’Harnoncourt devait payer 800 livres au Sieur Thouvenin. Cela a été fait le 21 juin 1757. A lui aussi il a été demandé  « d’enlever dès qu’il sera possible de chez Delarue les marchandises et effets qui sont à luy et qui luy avaient esté saisies par Mons Darnoncourt, ainsy que tous les meubles et effets qui luy appartiennent et qui sont encore en la dte manufacture. »

 

sources et ressources

 

Une correspondance trouvée dans le dossier de l’église de Villemoisson et datée d’avril 1758 nous renseigne sur l’état de santé et sur les goûts de M. d’Harnoncourt, qui avait alors 73 ans. On y apprend qu’il se promenait à pied sur les boulevards parisiens et qu’il fréquentait le Concert spirituel. Il se portait donc bien et s’intéressait à la musique. A celle de Mondonville sans doute, parce qu’à cette époque, au Concert spirituel des Tuileries, il y avait alors au moins une pièce ou motet de ce compositeur à chaque séance. Mais c’était peut-être pour entendre et voir la charmante Melle Fel qui, elle aussi; était de chaque concert. Ou encore, parce que l’endroit était à la mode, tout simplement pour se faire voir, comme le faisait aussi Casanova qui était à Paris à la même époque.

 

Il se trouve que cet autre aspect du XVIIIè siècle, sa musique et ses musiciens, fait l’objet d’une autre partie de ce site intitulée « Le Siècle des Saint-Sevin dits L’Abbé » où il est question d’une famille de musiciens de cette époque qui fréquentaient eux aussi le Concert spirituel, mais en qualité d’interprètes. La musique n’est pas le seul sujet traité dans ces pages. En allant sur la page suivante qui présente les à-côtés du site :

             http://perso.wanadoo.fr/saint-sevin/pagea.htm

le visiteur pourra se diriger, à son choix, vers d’autres pages qui traitent de sujets voisins de ceux traités ici ; la justice, les problèmes d’argent et de coût de la vie, la paye des musiciens de l’Opéra dont il est question ci-dessus, Casanova et bien d’autres choses.

 

Les images auvergnates ont été empruntées au site :

             http://perso.wanadoo.fr/jussac/e22basti.htm

 

Le Tableau de Paris de Mercier est en version texte sur le site des ressources numériques de la BNF : http://gallica.bnf.fr

 

             deux pages suivent sur le même sujet. On y accède ici                          >>>>>>

 

édition du 20 août 2005