comme vache qui pisse, il a plu sur Versailles

         le 5 octobre 1729.

         les comptables ont fait le compte

         des dépenses au denier près,

         les journalistes n’en ont rien dit,

         les historiens le taisent.

         pourquoi ce silence ?

 

 

La Cour de marbre telle qu’elle est aujourd’hui et telle qu’elle était en 1729.

 

 

 

Le chercheur amateur débutant croit d’abord tout ce qu’il lit dans les livres et les journaux surtout si l’histoire est joliment racontée et que les textes portent la signature de gens illustres, titrés, diplômés et décorés.  Puis très vite, il déchante quand il constate que même les gens illustres, titrés, diplômés et décorés parce qu’ils croient ce qui a été écrit avant eux par d’autres gens illustres, titrés, diplômés et décorés se contentent de reproduire ce que leurs confrères ont écrit. Et cela dans un style évidemment brillant et  en y ajoutant quelques fioritures.

 

C’est ce qui fait qu’à la première découverte d’une erreur commise par un auteur illustre, diplômé etc. le chercheur amateur se met à douter de tout. Et à essayer de comprendre. Ses doutes ne font que s’accentuer quand ses recherches l’amènent à constater qu’il n’y a pas une histoire, mais autant d’histoires qu’il y a de raconteurs d’Histoire.

 

Comparons par exemple comment  le journaliste, l’historien, et le comptable, racontent les réjouissances organisées à l’occasion de la naissance du Dauphin, le premier fils de Louis XV.

 

 

les faits d’abord

 

Louis XV, comme on sait, est né en 1710. En 1725 il s’est marié avec Marie Leszczynska, fille de Stanislas Leszczynski, roi de Pologne et de sept et demi son aînée. A sa femme, qu’il trompa beaucoup, il a fait dix enfants, huit filles ( Madame Première, Madame Seconde, Madame Troisième, etc.) et deux garçons ( le Dauphin et le Duc d’Anjou.)

 

Le Dauphin dont il va être question ici est né le 4 septembre 1729 entre trois et quatre heures du matin. C’était le quatrième enfant du couple royal. Mais un premier garçon ça se fête, surtout quand son père est roi, jeune, beau, costaud et qu’il est bien-aimé de son peuple.

 

Et c’est ce qui fait que, partout en France et ailleurs, de grandes fêtes et réjouissances ont eu lieu à cette occasion.

 

 

le point de vue de l’historien :

                                joie et orgueil

 

Dans son livre Le Siècle de Louis XV, Pierre Gaxotte de l'Académie Française, écrit :

 

« Depuis le commencement des douleurs, le Roi n’avait point quitté le chevet de la Reine. Il était fou de joie et d’orgueil. Lorsqu’il se penchait vers Marie son visage rayonnait d’un sentiment attendri…. Il y eut à Paris sonneries de cloches, feux de joie, fontaines de vin, représentations gratuites, bals, illuminations. Le Roi vint assister au Te Deum de Notre-Dame, soupa à l’Hôtel de Ville, parcourut la capitale illuminée, admira les feux d’artifice et entra la nuit dans Versailles où il reçut les jours suivants les compliments des tribunaux et de l'Université. Le 11, il y eut encore procession générale dans Paris. Six jours plus tard, le Roi signa une amnistie générale pour les déserteurs et prononça un grand nombre de grâces. »

 

 

le point de vue du journaliste :

                     les six pauvres orphelines et les six prisonniers

 

Le Mercure de France consacre une grande partie de ses numéros de la fin de 1729 à rendre compte des fêtes organisées à l’occasion de la royale naissance. A Chatillon-les-Dombes, en Bresse c’est le Marquis de la Chenelette qui reçoit : défilé, trompettes et timbaliers, Te Deum, illuminations, feu d’artifice avec quantité d Emblêmes, souper, « pendant que plusieurs fontaines de vin coulaient pour le peuple »

 

A Auxerre, A Saint-Quentin on illumine. A Marseille, c’est un fameux négociant M. Bruni de S Cannat qui invite. La fête est grandiose et dure tout le jour et toute la nuit. On y danse  «car on aime à danser en Provence ». A Bordeaux le Directeur de l’Opéra donne, à ses frais, une représentation de Pirame et Thisbé.  « L’assemblée étoit également nombreuse et choisie. »

 

En Pologne aussi on a fêté la naissance du Dauphin. Ca s’est passé à Warsovie le dimanche 30 à l’Eglise Saint-Croix, une fondation françoise,  En dehors des personnalités, assistaient à la messe six pauvres orphelines choisies dans d’honnêtes familles et conduites par deux femmes âgées, ainsi que six prisonniers pour dettes délivrés par l’ambassadeur et habillés pour la circonstance à la polonaise d’un drap bleu. La grande messe finie, chaque orpheline reçut une bourse contenant trente ducats d’or pour leur dot. Repas fin et grandiose, grande symphonie salve de canon. Et pour le peuple comme à Marseille : bœuf rôti, tonneaux de vin, bière eau de vie, hydromel, etc.

 

Pendant ce temps-là : « Dans une autre maison les six orphelines dînèrent avec leurs parents, ils étoient vingt quatre. Les six prisonniers furent renvoyez avec chacun un ducat après avoir bien dîné »

 

A Versailles c’est le 5 octobre qu’a eu lieu la fête dans la Cour de Marbre du château de Versailles où on y a représenté le Ballet et Concert du Parnasse.

 

Le Mercure relate l’évènement sur plusieurs pages. En voici les deux premières :

 

             

 

 

                                                        

 

La suite est du même ton :

 

                             Trompettes, éclatez ; frappez, frappez les airs ;

                            Annoncez, annoncez  un maître à l’Univers,

                            etc., etc.

 

Les artistes ne sont pas oubliés. On apprend même que la demoiselle Pelissier était indisposée

 

 

 

le point de vue du comptable :

                  6 pots de chambre ;  3 sacs de plâtre ; 4 livres, 6 sols 3 deniers….

 

L'extrait des archives royales qui suit se rapporte aux dépenses nécessitées par le spectacle. Le scribe royal traite de l'événement dans un tout autre style que ceux de l'historien et du journaliste. Ici, pas de lyrisme, pas de clinquant, pas de superlatifs : le motif de la dépense, le nom du bénéficiaire, le montant en livres, sols et deniers. Point, à la ligne.

 

 

 

Ballet et Concert du Parnasse

représenté devant Sa Majesté à Versailles, le 5 Octobre 1729,

à l'occasion de naissance de Monseigneur le Dauphin

 

Pour la construction d'un théâtre qui a été dressé sur la cour de marbre à Versailles,

  ou  était représenté le mont parnasse, pour y donner un Ballet et concert devant Sa Majesté,

  ou toute la musique du Roy, chantres, simphonistes et partie de celle de l'opéra ont représenté,

  le 5 octobre 1729, à l'occasion de la naissance de M. le Dauphin

  (travaux commencés le 14 septembre)                                                                                              16.292 lt.

 

Au Sr Brière, garde du magasin des menus plaisirs à Versailles :

- pour 4 tonneaux pour y mettre de l'eau par précaution, en cas d'incendie                                            6 lt

- pour les bancs qui ont été portés à Clagny pour y faire la répétition généralle

   dud. Ballet et concert du Parnasse 

- pour 6 pots de chambre pour mettre dans les loges des musiciennes et danseuses        3 lt 3 s 6 d 

- pour son remboursement de carosses qu'il a pris à Paris pour aller chez le S. Ballard,

  imprimeur, chez les fripiers pour les dominos, au magasin des menus plaisirs à Paris,

  à celuy de l'opéra et autres endroits pour le service dud. Ballet                                                      5 lt 10 s.

 

Pour le louage de 5 trompettes dorées en or bruny, à 40 s piece                                                        10 lt

Pour le louage de 2 tambours, à 40 s piece                                                                                                   4 lt.

Pour le louage de 6 lyres d'Apollon, à 40 s piece                                                                                        12 lt.

Pour le louage de 5 flutes, à 15 s piece                                                                                                 3 lt 15 s.

 

Pour 16 aunes de ruban large, pour 2 damlles de la musique du Roy                                               9 lt 12 s

 

Pour aider à placer les décorations qui ont été posées sur la cour de marbre

   pour le Ballet et concert du Parnasse et pour aider à la démolition des décorations

   après la feste                                                                                                                                                  114 lt

 

Au Sr Vatel, perruquier, pour avoir frisé et poudré les musiciens du Roy et ceux de l'Opéra

   le jour que le Ballet et concert du Parnasse a été représenté devant Sa Majesté

   sur la cour de marbre à Versailles                                                                                                      49 lt 10 s

 

Aux dlles de la musique, aux acteurs et actrices qui ont chanté et dansé au Concert et ballet

  du Parnasse sur la cour de marbre à Versailles, à l'occasion de la naissance de M. le Dauphin,

   pour leur petite oye comme bas de soye, souliers, gands, rubans et coeffures, à raison de

  24 livres pour les hommes et de trente livres pour les femmes

 . Sçavoir ....

 

Damoiselles de la musique

   Aux dlles Lesner, Robelin, Barbier, Drouin, Pitrou, Duclos, Hermance cadette, Lepeintre,

   Pichou, Denis et Camille                                                                                                                             330 lt

 

Acteurs des rolles

    Aux Srs Chasé, Thévenard et Dangerville                                                                                                  72 lt

 

Actrices des rolles

   Aux dlles Lemaure, Antier, Minier, Hermance l'aisnée et Pelissier                                                     150 lt

 

Au Sr Ballard, imprimeur du Roy, pour les impressions par luy faites pour led. concert et ballet.

  Sçavoir :Pour 2.500 exemplaires des paroles dud. Ballet, tirez sur papier de compte,

  couverts de papier des Indes de différentes façons et doublé de garde de papier blanc,

  qui ont été distribuez le jour de la représentation dud. Ballet aux spectateurs,

  à raison de 25 sols chaque exemplaire                                                                                                 3.125 lt

Pour l'extraordinaire de 150 exemplaires apelez dorés, dont le papier est carré double battu

  et la couverture de papier doré, pour leurs Majestés et Seigneurs de la cour

  à raison de 15 s chaque exemplaire                                                                                                 112 lt 10 s

Pour une grande manne qui a servi pour porter lesd. exemplaires à Versailles,

  et pour autres menus frais                                                                                                                              27 lt

Pour gratification accordée aux compagnons imprimeurs du Sr Ballard                                                24 lt

 

A la veuve Charpentier, porteuse d'instrumens des 24 Violons de la chambre du Roy,

   pour tous les voyages, ports et voitures qu'elle a fait desd. instruments, de Paris à Versailles,

   tant pour les répétitions dud. Ballet que le jour de la représentation                                                    51 lt

 

Pour les carosses, chaises et places, pour le service desdits menus plaisirs,

   tant pour les musiciens,  musiciennes, simphonistes, danseuses et danseurs qui ont été

   au Ballet du Parnasse à Versailles et aux concerts qui ont été donnez, ainsi qu’à d'autres personnes

   employées pour led. service,  pendant le mois d'octobre 1729, y compris le retour                       873 lt

 

Au Sr de Blamont, surintendant de la musique de la chambre du roy,

   pour son remboursement des menûes dépenses qu'il a faites pour le service du Roy

   pendant la présente année 1729. Sçavoir :

Pour son remboursement de voitures pour cinq voyages qu'il a fait de Paris et retour,

   à cause du Ballet du Parnasse qui a été représenté à Versailles sur la cour de marbre,

   à l'occasion de la naissance de  M. le Dauphin                                                                                        60 lt

Pour le loyer de carosses de remise qu'il a été obligé de prendre à Paris pour le service

   des menus plaisirs, à l'occasion dudit ballet                                                                                      43 lt 5 s

A un exprès, pour le loyer d'un cheval qui a été deux fois à Paris et retour pour ledit ballet       12 lt 10 s

A un homme qui a porté les timballes du Sr Caraffe                                                                                     6 lt

Pour ports de musique, ports de lettres, voyages de crocheteurs, pour boire aux cochers

  et autres menus frais qu'il a fait à l'occasion dudit ballet                                                                16 lt 16 s

 

Par gratification extraordinaire, accordée par monsieur le duc de Mortemart aud. S. de Blammont,

 pour  plusieurs concerts qu'il a composé pour la reine, comme celuy de la cour de marbre et autres,

 pendant le courant de lad. année, et ce sans tirer à conséquence                                                      550 lt

 

Au Sr Brière ... pour réparation d'une chaise à porteurs à Versailles qui a été cassée par un homme

  que l'on a mené en prison pour avoir volé dans l'atelier                                                                            7 lt

 

au Sr Brière .. pour 3 sacs de plastre. pour jetter sur le théâtre à cause de la pluye, 1lt 4s ;

 

A un maçon qui a êté employé a jetter du plâtre sur le théâtre le jour de la représentation

  dud. ballet pour êtancher l'eau de dessus, attendu qu'il a plû sans cesse

  pendant la représentation du spectacle, y compris la fourniture du plastre                                10 lt 15 s

 

Au Sr Lenoble, ....Pour toutes les copies et partitions du Ballet du Parnasse, attendu

  qu'elles ont pû doubler celles des ballets ordinaires, pour lesquelles il a été réglé que

  l'on donneroit trois cent livres, desquelles partitions il ne reste qu'une partie de

 quelques rolles doubles, le surplus ayant été gasté et perdu par la pluye et le mauvais tems.    600 lt

 

 

 

 

Derrière la sécheresse des libellés et des chiffres on sent la fièvre des grands jours, une fourmilière d'artisans en activité, l'émotion, la tension, l'humidité omniprésente. On entend les bruits de marteaux, des chevaux qui galopent sur la route de Paris à Versailles. Le Surintendant de Blamont s'affole, la veuve Charpentier veille sur le violoncelle de Pierre L’Abbé et sur le violon de François Francœur, les costumières bavardent, le perruquier s'énerve, les sœurs Hermance excitées font faire leur petit pipi avant d’entrer en scène et la pluie tombe, tombe, sans arrêt. Pendant ce temps-là, le maçon n'en peut plus d'épandre du plâtre pour éponger l’eau. Tandis qu’un malandrin profite de l'affolement général pour commettre son forfait.

 

 

questions sans réponses

 

Mais, près de trois siècles après plusieurs énigmes demeurent.

 

D’abord pourquoi est-ce que le voleur a cassé la chaise à porteurs ?

 

Ensuite pourquoi la Demoiselle Pelissier qui était absente a quand même touché ses 30 livres d’indemnité de petite oye ?

 

Enfin, pourquoi le journaliste du Mercure ne parle pas de la pluie et  n’a vu ce soir là qu’un spectacle très-magnifique éclairé par mille lustres et girandoles.

 

Mais d’abord est-ce qu’il a vraiment plu ce jour-là ?

 

Il faut y croire car on a du mal à imaginer une complicité quelconque entre le comptable royal et Monsieur Brière et le maçon local, afin d’inventer une histoire de pluie pour escroquer quelques livres au Trésor royal.

 

Plusieurs hypothèses peuvent être envisagées. Comme de penser que le rédacteur du Mercure n’a pas assisté à la représentation, ou qu’il était ivre, ou qu’il était à l’abri, ou encore qu’il était à la fois à l’abri et ivre. On peut aussi l’imaginer écrivant pour l’Histoire et préoccupé surtout, qu’il pleuve, neige ou vente, de glorifier son Roi bien aimé.

 

On nous dira que le fait qu’il ait plu ou non ce 5 octobre, que le journal ait parlé de la pluie ou non est sans importance. Ce n’est pas du tout certain. Ce serait indifférent si Louis XV était resté le chouchou des Français pour l’éternité. Mais ce n’est pas le cas. Loin de là ! Aujourd’hui pour certains on ne peut trouver pire. Il est à la fois ivrogne, pédophile, pédéraste, impuissant, faux jeton, sanguinaire, insensible. On le dit même radin. Dans ces conditions, le fait qu’il ait regardé de sa fenêtre le spectacle organisé à l’occasion de la naissance de son premier fils, au lieu de s’être mêlé à ses invités ajoute encore à ses défauts celui d’insociabilité.

 

Alors qu’en fait, s’il est resté à l’abri c’était peut-être tout simplement par peur d’attraper la crève. Parce que la pluie, à Versailles, en octobre, dans les courants d’air de la cour de marbre, il n’y a rien tel…D’autant plus que le point faible de la constitution du Roi était, depuis  l’enfance, la facilité avec laquelle il contractait rhinites et laryngites. C’est en tout cas ce que nous apprend, entre autre mille choses, Monsieur Michel Antoine à la page 409 de l’édition Pluriel de son Louis XV.

 

 

 

La Cour de Marbre ici représentée par Le Pautre lors de la représentation de l’Alceste de Lulli en 1674 n’avait pas encore l’aspect d’aujourd’hui et n’avait été touchée par Hardouin-Mansart

 

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