amours, supplices et cordes

 

           l’affaire du liz / aline / francœur 

           ou les amours tragiques de la Pelissier

 

 

*

 

                                                                                  Gabriel de Saint-Aubin 1752

 

Si la pluie du 5 octobre 1729 sur Versailles n’a guère jusqu’à ce jour inspiré les littérateurs, ce n’est pas du tout le cas de l’affaire dont il va être question maintenant.

 

Les écrits, là, ne manquent pas, et il y en a de toutes sortes : procès-verbaux et comptes rendus officiels mais aussi chansons, poèmes, chroniques plus ou moins anonymes ou clandestines. On en a même fait une pièce de théâtre.

 

Difficile de reconnaître dans tout cela ce qui vrai de ce qui est inventé, de distinguer le ragot de l’information ou du témoignage.

 

 

les acteurs

 

Deux mots d’abord du trio de base de la tragi-comédie : une femme deux hommes. La dame, c‘est  la Demoiselle Pélissier dont on vient de parler. Les deux hommes qui partageaient son cœur étaient Du Liz le financier et François Francœur l’artiste.

 

Du Liz était un juif hollandais fortuné qui demeurait à La Haye dans une riche demeure où il organisait des concerts à l’attention des plus hautes personnalités de son pays et d’ailleurs. Il y faisait participer  les plus grands musiciens de l’époque. Comme Jean-Marie Leclair en 1741. Mal aimé des chroniqueurs ceux-ci présentaient  le financier comme sot, ennuyeux et prétentieux. De plus, il dégageait, paraît-il « la plus mauvaise haleine qu'on puisse imaginer, une vapeur empoisonnée sortant de trois paires de culottes qu'il ne quittait jamais »

 

François Francœur (1698-1787) était un collègue de Pierre Labbé à la Musique Royale et à l’Opéra. Lionel de la Laurencie, s’il apprécie fort sa musique n’aime pas beaucoup le personnage qu’il présente comme « un intrigant habile et insinuant, le type de l’arriviste du dix-huitième siècle ». Parmi les étapes de la vie de ce Francœur on peu noter : un riche mariage en 1710 avec une fille de la célèbre tragédienne Adrienne Le Couvreur, sa nomination à la Surintendance de la Chambre en 1744 à la place de Blamont, ses maîtresses, ses dépenses inconsidérées, sa prise en charge de l’Opéra avec Rebel en 1757, leur gestion désastreuse, son anoblissement par le Roi en 1764.

 

Les Francœur, comme les Labbé, forment une dynastie. Joseph, son père, Louis son frère cadet, Louis-Joseph, son neveu sont aussi des figures de la musique de cette époque.

 

 

il paraît que….

 

Il paraît que c’est encore en 1729 , lors d'un voyage en France, que le richissime Du Liz est tombé amoureux fou de la Demoiselle Pélissier qui avait en même temps un amant de cœur en la personne du violoniste François Francœur 

 

Tout va bien jusqu’au jour où Du Liz apprend son infortune. Il menace alors la belle d'un procès pour lui faire restituer les bijoux qu'il lui avait donnés. La Pélissier appelle à l'aide son  « chevalier d'honneur ». Francœur se rend au domicile de Du Liz en partance pour la Hollande. Menacé par les domestiques d'être passé par la fenêtre, il doit au juif d'avoir été épargné. Mais au moment du départ de Du Liz, on a entendu et répété que quelqu'un avait menacé « Monsieur le violon »   d'une éventuelle volée de coups de bâton et on a vu Du Liz « sans dire ni oui ni non se contenter de sourire à cette saillie »

 

On a aussi écrit des chansons sur ce sujet comme celle ou la Pélissier fait allusion aux générosités de son adorateur, tandis que Francœur s'en arrange :

 

                                                 Un circoncis, pour me b.....,

                                                 M'offre mainte pistole,

                                                 Si j'allais le lui refuser,

                                                 Ce serait être folle

                                                 Allons, Francœur,

                                                 Point de rigueur,

                                                 Il faut que je me rende.

                                                 - Hé bien, Manon, Rendez-vous donc ;

                                                 Mais partageons l'offrande.

 

Dans le dernier couplet, on est d'un autre avis :

 

                                                 Je consens que de mes Ducats,

                                                 Francœur entre en partage,

                                                 Mais si de tes charmants appas,

                                                 Il fait encore usage,

                                                 Ma Pélissier,

                                                 Sans nul quartier,

                                                 Je le fais circoncire.

                                                 - Fi donc, rabbin !

                                                 C'est son engin,

                                                 Qui m'a servi de lyre.  

 

Le « juif puant » parti, on croyait l'affaire terminée. Mais il n'en était rien car, en mars 1731 les gazettes à la main faisaient circuler une autre nouvelle, celle de l'arrestation à Paris d'un serviteur de Du Liz et de trois soldats, ses complices. Les chroniqueurs prétendent que ce domestique aurait reçu de Du Liz quinze mille livres pour faire assassiner un joueur de violon qui aurait été son rival en France et que, lorsqu'il a été arrêté, était sur le point de mettre à exécution cet ordre.

 

L'accusé se nommait François Aline, il était âgé de trente ans environ. C'était un pauvre diable qui demeurait rue du Bout-du-Monde, chez un charron. Une fois arrêté il a été conduit à la prison du Châtelet. Malheureusement pour lui on a trouvé dans ses poches une lettre de son employeur où celui-ci lui demandait compte de ses commissions et aussi, par plaisanterie, s'il s'était rendu justice. Il n'en fallait pas plus pour accuser à la fois le maître et le valet de machination et lorsqu'on connaissait l'immense fortune du premier de trouver l’occasion d’en faire un objet de chantage.

 

Et c'est ainsi que le 27 avril 1731 un premier jugement est intervenu devant la Prévôté, contre huit accusés : Aline dit Joinville, Laurent Laure et Louis Glaron, soldats aux Gardes Françaises, Pierre Lafouasse dit Vitry, François du Liz, Varenne, Barois et Claude. Du Liz et Aline y sont déclarés convaincus    « du Liz d'avoir, à prix d'argent, engagé et loué, et Aline de s'être engagé et loué à prix d'argent, et d'avoir voulu louer et engager aussi à prix d'argent des soldats au régiment des Gardes françaises pour excéder François Francœur »

 

Aline est condamné à être pendu en place de Grève, et Du Liz à l'être en effigie, leurs biens confisqués, et chacun d'eux frappé préalablement d'une amende de deux cents livres.

 

Alors que le violoniste n'avait point du tout été  « excédé » et que tout le monde le savait, cela semblait très cher payé. Ce ne fut point l'avis du procureur du roi, qui fit appel. Pour voir aggraver la peine !

 

Et l'affaire revint devant le Parlement. Une nouvelle instruction fut ouverte. Après un interrogatoire du 8 mai 1731, la cour confirmait le premier jugement en condamnant, cette fois, Du Liz et Aline à «  avoir les jambes, cuisses, bras, et reins rompus vifs sur un échaffaut, qui pour cet effet sera placé en place de Grève en cette ville de Paris ; ce fait, leurs corps mis sur une roue, la face tournée vers le ciel pour y finir leurs jours, puis portés au gibet de Paris »  La confiscation des biens était confirmée et l'amende portée à mille livres. Les soldats aux Gardes, quant à eux, s'en tiraient à bon compte puisqu'il fut sursis à leur jugement.

 

 

la question ordinaire

 

Le mercredi 9 mai, à huit heures du matin, le greffier criminel de la Cour, assisté de deux huissiers, faisait venir Aline dans la chambre de la Question. Celui-ci entendait alors à genoux la lecture de l'arrêt de la veille qui le condamnait à être roué vif, après avoir au préalable été soumis à la question ordinaire et extraordinaire.

 

Lié par l'exécuteur, il est interrogé par les conseillers Nouet et Boucher. Le rapport qui a été conservé nous confirme qu’ Aline ne pouvait avoir été témoin des écarts de Francœur à l'égard de du Liz et que c'était un pauvre hère prêt à faire n'importe quoi pour quelques pièces d'or. La version qu'il a donnée du complot contre le violoniste le confirme. En effet il a dit qu'il avait été contacté, vers le mois de février 1731, à Paris, par le valet de chambre de du Liz qui était venu le trouver pour le prier de faire donner à Francœur quelques coups de bâton, parce qu'il avait mal parlé de lui. Aline s'est alors mis en rapport avec deux soldats aux Gardes françaises, Dragon et Laure. Ils se réunirent dans des cabarets borgnes, au Trois Cornets ou au Puissant Vin, pour régler les détails de la correction, et l'on convint que la bastonnade serait donnée, à la sortie de l'Opéra, et sous la direction d'Aline. La récompense promise aux deux soldats était de vingt-quatre livres pour chacun, une fois le coup fait.

 

De l'interrogatoire, il ressort également ,et entre autres choses, que le complot contre Francœur avait avorté. Aline était bien le 4 mars 1731 à huit heures du soir dans la rue Neuve des Petits-Champs où habitait le musicien. Il était bien accompagné des deux soldats aux Gardes, dont l'un portait une canne. Il entra avec eux   « dans une allée » Mais,  « ayant fait réflexion », « il s'en alla de son côté et les soldats du leur » Il n'a pas dit que ce qui avait suscité cette  « réflexion »  soudaine, mais certains ont émis l'hypothèse d'un Francœur sur ses gardes accompagné de trois gardes du corps et d'un laquais portant un flambeau.

 

Quand on demanda à Aline s'il avait été chargé par du Liz de   « jeter de l'eau-forte dans le visage de la Pélissier »   sa réponse fut qu'il n'en était rien, qu'il devait se borner à la « mépriser et à la diffamer dans le monde »

 

C'est ainsi que se termina la première partie de l'interrogatoire dite question ordinaire.

 

 

la question extraordinaire

 

Le compte rendu de la seconde partie dira bien sans qu'il soit nécessaire d'y ajouter de commentaires ce que fut la question extraordinaire.

 

 

  Et puis, après avoir esté ledit Aline veu et visité par le chirurgien de la Cour, estant en ladite chambre, et nous ayant raporté qu'ayant l'estomac chargé, il ne pouvait souffrire l'extension et la boisson d'eau, sans danger de la vie, la question des brodequins luy a esté donnée de l'ordonnance de la Cour.

                                                              Signé :   NOUET   BOUCHER

 

Et, à l'instant, a été lié et attaché estant sur la sellette.

Interrogé qui est le soldat qui estoit avec Laure dans l'allée du pallais Royal.

A dit qu'il n'en scayt rien, mais que Laure et Dragon le connaissoient bien.

Interrogé qui est celui qui avoit la canne :

A dit qu'il ne scayt pas.

 

     Au 1er coing

Int. si Dragon n'estoit pas aussy avec ledit Laure :

A dit que non.

Int. s'il n'estoit pas avec eux dans l'allée de la demeure de Francœur :

A dit que luy respondant estoit avec Laure et un autre soldat aux gardes de luy inconnu, mais de la connaisssance de Laure et de Dragon.

 

     Au 2ème coing.

A dit qu'il n'a rien à dire davantage, et a dit la vérité.

 

     Au 3ème.

A dit qu'il est inutil de le faire souffrir.

Interrogé qui estoit avec Laure :

A dit que c'est un soldat aux gardes connu de Dragon et de Laure.

 

     Au 4ème.

A dit qu'il ne peut rien dire davantage.

 

     Au 5ème.

Interpellé de déclarer tous ses complices :

A dit qu'il n'en a point d'autre que ce qu'il a dit.

 

     Au 6ème.

A dit qu'il ne peut rien dire de plus.

 

     Au 7ème.

A dit qu'il ne peut parler davantage.

 

     Au 8ème.

A dit que c'est faire souffrire inutilement, nous a dit la vérité.

A été détaché et mis sur le matelas.

 

 

Mais, ce n'en était pas pour autant terminé. Et le pauvre Aline dut entendre ressasser les mêmes questions pour donner les mêmes réponses. Confrontés avec lui, Laure et Dragon, déclarèrent que tout ce qu'il avait raconté était faux. Personne n'a vérifié leurs assertions.

A la fin de cette question on demanda encore à Aline de signer ! Pour l'entendre répondre qu'il en est incapable « attendu l'estat actuel où il se trouve » Il est alors laissé enfin entre les mains du chapelain de la Conciergerie du Palais en attendant son confesseur.

 

Plus tard, sur les cinq heures de relevée, c'est à dire après toute une journée, le greffier donna des ordres pour l'exécution de l'arrêt criminel. On attacha à la potence le tableau portant l'effigie de du Lys. Aline déclara publiquement qu'il n'avait rien à dire.

 

«  Et à l'instant, ledit Aline dit Joinville, monté sur l'échafaud, lié et attaché sur la croix de Saint-André avec la corde au col, le salut chanté, ledit arrest de condamnation à la roue contre ledit Aline a esté entièrement exécuté sous la modification du Retentum de la Cour » Retentum humanitaire qui permettait au bourreau d'étrangler en secret le condamné afin de ne présenter sur la roue qu'un cadavre. Mais, comble d'atrocité, retentum raté, car il paraît que la corde placée sur le tourniquet afin d'étrangler le condamné avant son écartèlement a cassé, qu'il a fallu aller en chercher une autre pour finir de l'achever car il ne l'était qu'à moitié.

Triste et lamentable affaire où la justice n'apparaît pas sous son meilleur jour. Pas plus que les acteurs de cette tragédie : du Liz, Francœur, Aline et ses complices. A l'époque on en a fait des vers :

 

                                         Admirez combien l'on estime

                                         Le coup d'archet plus que la rime.

                                         Que Voltaire soit assommé,

                                        Thémis se tait, la Cour s'en joue ;

                                        Que Francœur ne soit qu'alarmé,

                                        Le seul complot mène à la roue. 

 

                                              Le supplice de la roue (documentation Ministère de la Justice)

 

sources et ressources

 

Le visiteur qui voudra en savoir plus sur ce qu’était la justice sous l’Ancien Régime pourra se référer à des ouvrages sérieux comme La Justice du Roi d’Arlette Lebigre chez Albin Michel. Mais nous lui conseillons d’aller auparavant faire un tour du côté de notre page qui traite des interventions directes du roi dans les affaires judiciaires. La théorie et la pratique des « lettres royaux » appliquées aux musiciens du Roi se trouvent en cliquant sur le titre de la nouvelle page : « Isabelle, quand le roi savait ça ».

 

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édition 15 mars 2003