les belles bacchantes

            l’orgie du magasin de l’opéra du 4 juin 1731

 

 

La Camargo d’après  Lancret  (document BNF)

 

Un mois après l'exécution d'Aline, un autre sujet est venu passionner les échotiers. Il s’agit de l'orgie du 4 juin 1731 au Magasin de l'Opéra de la rue Saint-Niçaise, maison où se trouvaient les machines et décors et où l'on instruisait les surnuméraires.

 

L'histoire est racontée avec tous ses détails dans un livre écrit par Adolphe Jullien, intitulé Amours d'Opéra au dix-huitième siècle, au chapitre des  « Fêtes Péliséennes » .

 

les personnages

 

L'auteur nous présente d'abord les personnages de la scène de débauche. Parmi les hommes : le maître des lieux, directeur de l'Opéra, Gruër, le jeune Roger, compositeur, nouvellement arrivé de Bourgogne âgé d'environ trente ans, Campra, le nez surmonté de lunettes, et aussi quelques têtes chenues dont le nom ne dira rien à personne comme Péronne, Magnac (ou Magniac). Campra, en revanche, était un personnage important, compositeur officiel de l'Opéra et l'un des quatre sous-maîtres trimestriels de la Chapelle-musique. Il a écrit de nombreuses oeuvres de toutes sortes, opéras, motets et autres et il est bien connu des amateurs car on joue encore ses compositions. Né en 1660, il a vécu jusqu'en 1744. Il passe pour avoir été un novateur à la grande ouverture d'esprit. Il avait au moment de l'orgie soixante et onze ans.

 

 

          *            

 

                            André Campra (document BNF)                                                           La Camargo (document BNF)

 

Du côté féminin, cinq déesses, concouraient pour le prix de beauté, deux chanteuses, la Pélissier et la Petitpas ; trois danseuses : la Constitution, le Bref et la Camargo.

 

La Pélissier est déjà connue du visiteur comme chanteuse et amante.

 

La Petitpas, l'autre voix de l'assemblée, avait un an de plus que la Pélissier. Elle est entrée la même année qu'elle à l'Opéra, en 1726, mais elle est morte beaucoup plus jeune à 33 ans en 1739. La police la décrit comme   « une grande fille bien faite qui a un joly gosier » Sa liaison avec le richissime Bonnier de la Mosson, trésorier général des Etats du Languedoc et par ailleurs grand amateur de musique et d'histoire naturelle, protecteur de Jean-Marie Leclair, a fait scandale. Ils furent d'ailleurs excommuniés tous les deux à Montpellier par l'évêque Colbert. En 1739, année de la mort de la Petitpas, Bonnier donna une fête superbe en l'honneur de sa maîtresse. Il parut se ranger en épousant en août 1740 Constance Gabrielle Magdeleine de Monceil de Louraille, mais son naturel volage reprit vite le dessus et il prit pour maîtresse Melle Dufresne. Il s'éteignit à l'âge de quarante-deux ans en juillet 1744. Nattier a fait de lui un très beau portrait daté de 1745 qui est à Washington et que l'on a pu voir à Versailles au début de l'année 2000 lors de l'exposition consacrée au peintre.

 

Les soeurs Duval du Tillet étaient deux des danseuses invitées aux réjouissances. La Constitution était le surnom donné à l'une d'elles parce qu'elle était la fille du nonce du pape promoteur de la Constitution du clergé, Sa sœur, par opposition, avait été surnommée Le Bref.

 

Quant à La Camargo, la troisième danseuse du groupe, elle était née en 1710. Elle avait donc 21 ans lors de la petite fête du magasin. En réalité elle s'appelait Marie-Anne Cupis et était la sœur de Jean-Baptiste Cupis, un des grands violonistes et compositeurs de l'époque. Venue de Belgique à Paris vers l'âge de dix ans, elle avait suivi les leçons de la fameuse Mlle Prévost.

 

Son frère, dans une lettre de 1773 écrivait  :  « elle a fait du bruit à Paris par un talent particulier pour la danse, et a mérité les bonnes grâces du comte de Clermont, prince du sang de France »  et ajoute qu'il « n'y est pour rien et qu'il n'avait aucun droit sur sa sœur » comme aussi qu'il « s'est trouvé dans le cas de devoir souffrir ce qu'il ne lui a jamais été libre d'empêcher »

 

le concours de beauté

 

Donc, ce 4 juin 1731, un certain climat d'ébriété régnait au magasin et le vénérable Campra qui avait perdu ses lunettes avait été désigné par l'assemblée comme juge unique pour désigner laquelle des demoiselles de l'Académie avait la plus belle paire de fesses. Après quelques claques préliminaires pour juger de la fermeté de l'objet du concours, puis afin de permettre au patriarche de porter un jugement objectif, on demanda aux dames d'ôter leurs chemises. Ce qu'elles firent sans difficulté.

Il paraît que c'est La Camargo qui a remporté la palme.

 

 

                                              Boucher

 

Cela sans doute serait resté secret si ça ne s'était passé en plein midi, fenêtres ouvertes. Les témoins ont parlé, les échotiers, chroniqueurs, journalistes à la main et autres écrivains se sont emparés de l'affaire. Monsieur Hérault, le lieutenant de police, s'en est ému. On s'en est moqué :

 

 

                                     Si de la Constitution

                                     Le trop tendre Gruëre

                                     Dans un instant d'émotion

                                     A baisé le derrière,

                                     Hérault, laisse gronder les gens,

                                     Le cas est graciable ;

                                     Ce que tu fais depuis quinze ans

                                     Est-il si punissable ? 

 

ou encore :

 

                                    Au magasin de Saint-Niçaise,

                                    Trois belles montrent à leur aise

                                    C.. mol, c.. noir et c.. vilain,

                                    Hérault, dit-on, s'en scandalise.

                                    Elles sont dans leur magasin,

                                    C'est pour montrer leur marchandise. 

 

Tout cela a fini par le renvoi de Gruër. Campra lui s'en est tiré. Il a fait ses excuses au Roi, a été maintenu dans son poste de compositeur à la Chapelle et n'a plus fait l'objet de poursuites policières.

 

libertin le XVIIIè ?

 

Les textes que le visiteur vient de lire, comme ceux reportés à l’occasion de l’affaire Du Liz- Francœur-Aline,  pourraient faire croire à un dix-huitième siècle plutôt porté sur la gaudriole et le trivial qu’enclin à un élégant libertinage.

 

Grand débat que nous laissons aux plus cultivés que nous.

 

Mais pour laisser leur chance aux partisans du « joli », reproduisons ci-après le début de la poésie inspirée à Gentil-Bernard (1708-1775) par l’affaire du Magasin et qu’il a intitulée Orgies.

 

                                     Phébus agit, pénètre, s’insinue,

                                     Bras découverts et gorge à demie nue

                                     S’offrent d’abord, ornements superflus

                                     Voiles fâcheux déjà ne tiennent plus.

                                     Lieu plus secret, nudité moins connue

                                     S’ensuit bientôt et le jeu continue.

 

C’est charmant.

 

Libertin, le dix-huitième ?

 

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