la médecine

au siècle des

saint-sevin dits l’abbé

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 clysterium donare,

 postea saignare,

 ensuita purgare.

 

 

 

Dictionnaire universel de Médecine James 1746

 

En 1733, et le visiteur attentif s’en souviendra certainement, Jeanneton Tronchet, future épouse de Joseph-Barnabé Saint-Sevin, en arrivant à Paris dans la voiture des Invalides, alors que sa mère était morte et que son père était parti pour la guerre, s’est retrouvée à l’Hôpital Sainte-Catherine puis à celui de  la Salpetrière pour y contracter la gale et finir à l’Hôtel-Dieu et y « dégaller » clous et fièvre. Elle avait dix ans.

 

C’était l’occasion de se demander ce qu’étaient les hôpitaux, la médecine et les médecins au dix-huitième siècle, de lire quelques livres et de consulter l’internet.

Il n’est évidemment pas question ici de faire ou de refaire l’histoire de la médecine au Siècle des Lumières, mais simplement, comme à notre habitude, de livrer à la réflexion du visiteur dans ce que nous avons découvert, ce qui nous a étonné, intrigué ou amusé.

 

Disons quand même que les dix-septièmistes  comme dix-huitièmistes disent le plus grand mal des médecins de l’époque. Ils les affirment tous bavards, ignorants, pédants, prétentieux, âpres au gain, parfois escrocs, toujours incapables, souvent criminels !  On nous les présente soignant leurs patients par correspondance sans même les examiner et en leur prescrivant en dehors des saignées, purges et lavements traditionnels des remèdes des plus bizarres comme un dragme de fiente d’oie dans un demi-verre de vin blanc,  du sperme de grenouille, du sel de cloporte, des cendres d’abeille ou de l’huile de fourmi, le tout éventuellement accompagné de lait d’ânesse, et d’un petit mélange de grains de craie de Briançon, de corail préparé, d’antihectique de Poterius, et d’un soupçon de sirop de lierre terrestre. Heureusement pour la population, les médecins étaient peu nombreux et ils étaient chers.

 

Les historiens nous disent aussi que Louis XIV aurait été purgé plus de deux mille fois en cinquante ans et nous apprennent que ce sont les saignées pratiquées sur les frères du futur Louis XV qui ont eu raison de leurs existences et qui ont fait que le jeune Louis d’Anjou, qui ne figurait même pas sur la liste d’attente du trône, est devenu roi par forfait, sauvé par sa gouvernante, Madame de Ventadour. Celle-ci, en effet, alors qu’il avait deux ans, en 1712, et qu’il venait de contracter la rougeole aurait eu la bonne idée de le retirer des mains des médecins pour le tenir au chaud, et ainsi, le guérir.

 

le sang, le phlegme, la bile et l’atrabile ; le chaud, le froid, le sec, l’humide, etc.

 

On nous affirme que la pratique médicale d’alors était basée sur une théorie vieille de vingt siècles, la théorie humorale d’Hippocrate (v460 – v377 av. JC)  revue par Galien (v132 – v 201).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                       Médecin allant voir un malade –Gravure de Michel Brandouin

 

On la résume en disant qu’à l’image des quatre corps terrestres, le feu, l’eau, la terre et l’air et de leurs qualités premières le chaud, le sec, l’humide et le froid,  le corps humain était composé de quatre humeurs : le sang, la bile, la pituite, qui comprenait tous les fluides séreux et muqueux, et la mélancolie ou bile noire. Le sang était l’humeur chaude et humide, la bile l’humeur chaude et sèche, la pituite était froide et humide et la mélancolie un suc, noir, froid et sec.

 

C’était la présence de plus ou moins de chacun de ces éléments qui définissait le tempérament de l’individu : sanguin, flegmatique, bilieux, mélancolique et la maladie provenait d’un déséquilibre entre les quatre humeurs naturelles. L’art du médecin consistait à rétablir entre elles le mélange harmonieux nécessaire à l’état de santé. On saignait l’un, on purgeait ou on administrait un lavement aux autres.

 

En réalité il semble bien, comme toujours, que les choses ne soient pas si simples. Lorsqu’on jette un coup d’œil sur les histoires de la médecine qui pullulent, on constate qu’avant Hippocrate comme après, la médecine n’a pas manqué de théoriciens inspirés par la philosophie ou la religion, mais toujours avec la même idée de rechercher une explication commune à toutes les maladies. Ce qui n’empêchait pas les mêmes penseurs et d’autres plus pragmatiques d’aborder fort sérieusement l’étude des maladies et des grands fléaux de leur temps. Mais souvent pour ne déboucher que sur de pauvres moyens thérapeutiques.

 

Les choses commencent à changer au dix-huitième siècle et au début su dix-neuvième, avec en France et à l’étranger des gens qui privilégient l’observation clinique comme Jenner, Corvisart, Morgagni, Pinel, Bichat, Dupuytren, Boerhaave, Brown, Laennec, Broussais, etc. et alors que le microscope, le stéthoscope, la pratique de la percussion acoustique viennent aider au diagnostic. On abolit l’usage d’excréments d’animaux et de pierres précieuses. L’opium, le quinquina, l’électricité, l’émétique ont leurs heures de mode et l’inoculation puis la vaccine viennent révolutionner le traitement de la variole. Mais là encore les moyens ne semblent pas avoir été au rendez-vous donné par les théories, et dans le Dictionnaire médical le docteur en médecine Coutenceau écrit en 1821 :

 

« Enfin, malgré les efforts de Cullen et Brown, malgré ceux de M. Pinel pour détruire jusqu’aux débris de l’ancien humorisme, quelques ouvrages même des plus modernes en offrent encore de nombreuses traces, tant ce système offre de séductions aux médecins d’un esprit borné qui trouvent en lui un facile moyen de se rendre raison des phénomènes les plus grossiers des maladies, et de capter la faveur du public en caressant ses préjugés »

 

 

aujourd’hui, maladies, malades, médecine, médecins, hôpitaux sont des sujets permanents d’actualité. Tous les jours, les journaux nous parlent des maladies génétiques, du sida, du cancer, de la maladie d’Alzheimer ; n’importe quel bulletin paroissial a sa page « santé » On se demande comment dans les hôpitaux on va pouvoir appliquer la réglementation sur les 35 heures. Dans notre boîte aux lettres, il ne se passe pas de semaine sans qu’une association ne fasse appel à notre générosité pour aider à la recherche. Les infections nosocomiales, l’euthanasie, la légionellose font assez de victimes pour alimenter les pages des médias consacrées aux faits divers.

 

Le journal d’informations télévisées du soir nous montre des défilés de médecins en colère, d’infirmières libérales en colère, d’infirmières salariées en colère, d’urgentistes en colère, d’ambulanciers en colère. Un monsieur sérieux vient nous parler de l’éternel « trou de la sécu » et de ses palliatifs espérés : le plan X, le plan Y, le Plan Z, la Contribution Sociale Généralisée dite CSG, la Contribution au Remboursement de la Dette Sociale dite CRDS, etc.

 

Après viennent quelques pages de publicité où la santé a encore une grande part avec les dragées chères à Coluche, les produits d’hygiène, l’alimentation diététique, les savons et dentifrices et tous les produits contre les maux de tête ou d’estomac, le mal de dos, les petites fuites et les mauvaises odeurs, les petits boutons, les gros bobos, les hémorroïdes, le stress, le manque de calcium, le manque de magnésium, le manque de potassium, les lunettes sales, les appareils dentaires qui tiennent mal, etc, etc,

 

Puis, en apothéose , et probablement pour nous rappeler que la médecine veille sur nous en Amérique comme en France, dans les grandes cités, comme à la campagne, Georges Clonney et Jérôme Anger viennent éclairer nos soirées par leurs présences rassurantes.

 

Les docteurs Ross et Sylvestre sont beaux, bons et efficaces. Ils guérissent non seulement les corps mais aussi les âmes et même la société toute entière. On les aime. Avec eux le politicien corrompu, le policier ripou, le pourvoyeur de produits dopants, le trafiquant de drogue, le père incestueux, brutal ou ivrogne, l’intolérant ou le raciste, l’industriel qui envoie ses résidus dans la rivière, le confrère qui trafique les comptes de sa clinique, la mère indigne n’ont qu’à bien se tenir. Les bons docteurs trouvent la fille cachée qui va pouvoir donner son sang à sa sœur leucémique. Ils procurent un emploi au chômeur. Ils secourent, réconcilient, récompensent, punissent, dénoncent. Qu’il fasse chaud, humide, froid ou sec.

 

Mais, il faut bien le dire,  ils ne sont pas les seuls. La télévision d’aujourd’hui est pleine de correcteurs et de redresseurs qui n’ont pas tous fait des études de médecine. L’instituteur, le proviseur, le moniteur, le profileur, l’inspecteur, le brocanteur même viennent prêter main-forte au bon docteur pour réparer les imperfections du monde. Et ils y arrivent. Le nombre de personnes sauvées de la perdition entre 22 heures 30 et 23 heures est phénoménal. Il faudra un jour les compter chaîne par chaîne pour en dresser une sorte de palmarès et récompenser le meilleur.

 

 

    

 

Fictions médicales d’hier et d’aujourd’hui : Le Malade imaginaire et Urgences, le père et le fils Diafoirus vus par Daumier,

 le docteur Mark Greenne (Anthony Edwards) et son confrère le docteur Doug Ross (Georges Clooney).

 

reseignare, repurgare et reclysterizare

 

En 1673 le médecin de fiction n’avait ni le prestige, ni le pouvoir qui viennent d’être évoqués. Tout au moins chez Molière.

 

Comme dans cet intermède du Malade imaginaire où notre auteur pastiche l’intronisation d’un nouveau médecin. Autour du candidat, huit porte-seringues, six apothicaires, vingt-deux docteurs, huit chirurgiens qui dansent et qui chantent. Et, à un moment du ballet, les docteurs interrogent le bachelier postulant en lui soumettant des cas de plus en plus difficiles. Mais toujours il a la réponse, tout le temps la même, et l’approbation unanime de l’assemblée, comme ici dans cet extrait :

 

DOCTOR

…..

… Habet grandam fievram cum redoublamentis,

Grandam dolorem capitis,

Cum troublatione spiriti et laxamento ventris;

Grandum insuper malum au côté,

Cum granda difficultate

Et pena a respirare:

Veuillas mihi dire,

Docte bacheliere,

Quid illi facere.

 

 

BACHELIERUS

Clysterium donare,

Postea seignare,

Ensuita purgare.

 

 

CHORUS

Bene, bene, bene, bene respondere.

Dignus dignus est intrare

In nostro docto corpore.

 

 

IDEM DOCTOR

Mais, si maladia

Opiniatria

Non vult se guarire,

Quid illi facere?

 

 

BACHELIERUS

Clysterium donare,

Postea seignare,

Ensuita purgare,

Reseignare, repurgare, et reclysterizare.

                                                                                                         

 

 

malsain, le melon parisien

fiévreuses, les huîtres cancalaises

 

Si, en ce dix-huitième siècle les médecins n’étaient pas capables de guérir les maladies, on ne pas peut dire que les pouvoirs publics ne se préoccupaient pas de les prévenir.

 

Ainsi, en septembre 1744, comme en septembre 1745, le lieutenant général de police de la ville de Paris, monsieur Claude-Henry Feydeau de Marville, Chevalier, Comte de Gien, Conseiller du Roy, etc. (celui-là même à qui Philippe Saint-Sevin avait adressé la plainte contre son fils pour vol) faisait savoir par l’affiche que l’on trouvera ci-dessous, qu’en raison de l’avancement de la saison, les melons ne pouvaient plus parvenir à une maturité convenable et risquaient ainsi de communiquer aux Parisiens des maladies dangereuses. En conséquence, il en interdisait la vente sous peine de confiscation et d’amende. Amende par ailleurs considérable, puisqu’elle était de 50 livres, le salaire mensuel d’un violoniste de l’Opéra.

 

 

Le texte qui figure en petites lettres en bas de l’affiche est reproduit ci-dessous :

 

L’Ordonnance ci-dessus a été lüe & publiée à haute & intelligible voix, à son de trompe et Cry public en tous les lieux, ordinaires et accoutumez, par nous, Jacques Girard, Juré Crieur ordinaire du Roy, & de la ville, Prévosté & Vicomté de Paris, y demeurant rue des Arcis, Paroisse Saint Merry, soussigné, accompagné de Louis-François Ambezer, Jacques Hallot, et Claude-Louis Ambezer, Jurez Trompettes, le 27 septembre 1744, à ce que personne n’en prétende cause d’ignorance, et affichée ledit jour esdits lieux.

                                                                                                                    Signé GIRARD.

 

 

Cette interdiction a dû continuer encore longtemps car Mercier dans son Tableau de Paris édité en 1780 écrit tout le mal qu’il pense des melons parisiens, des premières huîtres, de ce que devrait faire la police, mais aussi tout le bien qu’il attend des nouvelles serres :

 

CHAPITRE  303  melons.  les melons qui croissent aux environs de Paris n'en ont que la figure. Ceux qui ont goûté les excellens melons de la Lombardie, les bons melons cantaloupes de la Hollande, ne peuvent toucher à cette mauvaise drogue qui usurpe le nom d' un des  meilleurs fruits de l'univers. Il est tellement dégénéré, qu' il devient fiévreux, mal-sain, au point que la police est obligée de l' interdire, et de le faire jeter à la riviere vers le 25 septembre. Les serres nouvellement établies, avec des vitrages exhaussés et qui concentrent les rayons du soleil, leur donneront sans doute une maturité qui les rendra moins insalubres.

Il n' y a rien de plus pernicieux que les citrouilles, après les premieres huîtres, que l'on amene de Dieppe ou de Cancale à la fin d' octobre. Je ne conseille à personne de manger des huîtres dans cette saison qu'après les premiers froids. Il faut que la police veille à cet égard sur les gourmands parisiens, à peu près comme une bonne veille sur des enfans.

 

 

l’huile de vénus

 

En février 1748 le Mercure de France rend compte du Concert Spirituel donné à l’occasion de la Chandeleur aux Tuileries et nous dit qu’on y a entendu, entre autres, Messieurs Blavet, Greff et l’Abbé jouer un trio qui a obtenu des applaudissements mérités. Monsieur Pagin, qui aurait été marié secrètement avec Jeanne Tronchet, a également « joué seul au gré des connaisseurs ». Un motet à grand chœur de M. Mondonville a très bien terminé le Concert.

 

Ce même numéro du Mercure comporte un peu plus loin les quatre pages reproduites ci-après que nous soumettons telles quelles au visiteur qui s’habituera sans doute très vite à ne pas confondre les f et les s et finira par préférer les caractères originaux plus authentiques au Times New Roman 14.

 

 

 

  

 

Les pages publicitaires rapprochent le dix-huitième siècle royal du vingt-et- unième républicain. Le mandement du tout jeune Archevêque de Paris, Christophe de Beaumont du Repaire, qui n’avait alors que 45 ans, nous en éloigne quelque peu. Quoique … La formule du Monseigneur : « Quelle honte pour le siècle où nous vivons ! » nous semble, en effet, avoir fait bon usage depuis. Et est appelée encore sans nul doute à resservir longtemps.

 

On peut trouver aussi dans ces pages quelques similitudes avec notre époque, comme son goût pour les réglementations qui ne réglementent rien et que personne n’applique ainsi que sa propension à créer bureaux et commissions qui ne servent à rien.

 

C’est en tout cas ce qu’on peut se demander en lisant la publicité pour la Liqueur de Vénus et lorsqu’on apprend que depuis 1728 deux arrêts du Conseil prévoyaient le dépôt des brevets et privilèges accordés à ceux qui se livraient au commerce des médicaments ainsi que l’analyse et l’épreuve des remèdes concernés par une commission composée des premiers médecins du Roi et de la Reine, du premier chirurgien du Roi et de son survivancier, du doyen de la faculté de Médecine, de deux médecins, de deux chirurgiens et deux apothicaires, dont l’un était au Roi.

 

Notons aussi que cette liqueur qui avait un goût si agréable et qui ne pouvait faire aucun mal n’était pas à portée de toutes les bourses à 18 livres la bouteille, quand on sait que Pierre Saint-Sevin dit L’Abbé l’aîné, un des musiciens les mieux payés de l’Opéra, y avait un salaire de 66 livres par mois.

 

D’autre part, on ne sait qui a profité de la vente des bouteilles provenant de la succession de M. de Sigogne, Médecin de la Compagnie des Cent Suisses, mais même s’il ne s’en est vendu que quatre mille, à 18 livres pièce, cela faisait une belle somme : 72.000 livres ! L’affaire du siècle ! Affaire ou escroquerie ? On ne le saura probablement jamais, le tribunal de l’histoire étant toujours aussi encombré et manquant toujours aussi cruellement de moyens.

 

cadavres exquis

 

C’est toujours Louis Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris édité en 1780 qui nous raconte que le cadavre frais étant devenu à Paris hors de prix, l’étudiant en médecine pauvre, pour se le procurer, allait le voler dans les cimetières pour en jeter les restes un peu au hasard, dissection faite et leçon apprise :

 

CHAPITRE  82  anatomie.

J' ai toujours été révolté de voir dans les colleges un professeur qui, à la fin d' une année de physique, la couronne par une barbarie expérimentale : on cloue un chien vivant par les quatre pattes ; on lui enfonce le scalpel dans les chairs, malgré ses hurlemens douloureux ; on lui ouvre les entrailles, et le professeur manie un coeur palpitant. La cruauté doit-elle accompagner la science ? Et les écoliers ne sauroient-ils apprendre un peu d' anatomie, sans être préalablement des bourreaux ?

 

L' art des Winslow a des accessoires bien repoussans ; il faut que l'anatomiste s' associe avec des hommes de la lie du peuple, qu'il ouvre un marché avec des fossoyeurs ; c' est ainsi que l' on a des cadavres. Les éleves, au défaut d' argent, escaladent la nuit les murs d' un cimetiere, volent le corps déposé et enseveli la veille, et le dépouillent de son linceul. Après qu' on a brisé la bierre et violé la sépulture des morts, on  plie le cadavre en deux, on le porte dans une hotte chez l' anatomiste ; ensuite, quand le corps a été haché, disséqué, l' anatomiste ne sait plus comment le replacer au lieu où il l' a pris : il en jette et en disperse les morceaux où il peut, soit dans la riviere, soit dans les égouts, soit dans les latrines ; des os humains se trouvent mêlés avec les os des animaux qu' on a dévorés, et il n'est pas rare de trouver dans des tas de fumier, des débris de l' espece humaine.

 

 Tous ceux qui manient le scalpel, aiment donc de préférence la capitale, à cause de l' extrême facilité qu' ils ont pour y suivre les études anatomiques. Les cadavres y abondent et sont à bon marché ; en hiver on ne les paie qu' au rabais ; l' anatomiste en chef achete ces corps dix à douze francs, et les revend à ses éleves un louis ou dix écus. Il y a un commerce suivi entre les corbeaux des cimetieres et les disciples des maîtres en chirurgie.

 

En allant prendre une leçon gratuite d' anatomie, on pourroit (ce qui est horrible à  penser) rencontrer sur le marbre noir son pere, son frere, son ami, qu' on auroit enterré et pleuré la veille. Puisque la perfection de la médecine et de la chirurgie dépend de l' anatomie, le gouvernement n' auroit-il pas dû épargner aux gens de l' art ce trafic clandestin et honteux, et prévenir les scenes scandaleuses et dégoûtantes qui en résultent ? Qui croiroit que les Winslow et les Ferreins sont, au terme de la loi, des profanateurs sacrileges, des violateurs des tombeaux, et qu' ils ont encouru les peines les plus graves ? Tout sera donc éternellement en contradiction, nos loix, nos moeurs et nos usages ! Si un ancien revenoit au monde, de quel étonnement ne seroit-il pas frappé dans l' amphithéatre de l'académie royale, qu' aucune loi n' autorise à avoir des cadavres ! Un mort étoit pour les anciens un objet sacré, qu' on déposoit avec respect sur un bûcher ; et celui-là étoit déclaré impur, qui osoit y porter la main. Que diroit-il, en voyant ce corps horriblement  coupé, mutilé ; et tous ces jeunes chirurgiens, les bras nus et ensanglantés, folâtrer et rire au milieu de ces épouvantables opérations ? L' hôtel-dieu refuse de livrer des cadavres ; on a recours à l' adresse ; on les vole à Clamart, ou bien on les achete de la salpêtriere et de Bicêtre. Les corps des vénériens qui sont morts dans les grands remedes, servent ordinairement à la dissection publique dans les amphithéatres. L' anatomie n' a fait aucun progrès depuis quarante ans, ni aucune découverte conséquente. Le corps humain est aujourd' hui connu parfaitement dans toutes ses parties ; et il sera difficile d' ajouter à ce qu' on sait, tant les recherches ont été profondes. Mais l' anatomie n' est cependant encore qu' une vraie nomenclature, et rien de plus. Il reste à connoître le jeu de la machine, à apprécier ses rapports, et les principes des forces vitales. (...). La patience méchanique de l' anatomiste doit céder la place au génie  qui généralise, qui scrute, qui se trompe en cherchant à deviner ; mais qui, à force de tourmenter plusieurs systêmes, découvrira peut-être une seule et importante vérité, d' où jailliront toutes les autres. L' académie royale de chirurgie est un monument d' architecture très-remarquable. Louis XV, qui préféroit l' art de la chirurgie à toutes les autres sciences, a fait pour son école des dépenses que les autres arts ont enviées.

 

Les historiens confirment la conclusion de Mercier en écrivant qu’avant Louis XV la chirurgie était le parent pauvre de la médecine. Exercée jadis par les barbiers, l’apprentissage de la chirurgie ne réclamait pas des étudiants la culture de base exigée des étudiants en médecine, comme la connaissance du latin. Plusieurs tentatives pour amener la chirurgie au niveau de la médecine eurent lieu, mais la résistance du corps médical devait en avoir longtemps raison. C’est François Gigot de La Peyronnie (1678-1747), premier chirurgien du roi, soutenu par Louis XV, son ami de toujours, et aussi par Maurepas, qui, par paliers successifs, à partir de 1731 (assemblées, académiques, société académique, académie, puis académie royale), et toujours avec l’opposition des médecins, réussit à mettre en route le processus qui devait aboutir à faire des chirurgiens les pairs des médecins.

 

histoires d’acariens

La bestiole hautement antipathique représentée ci-contre considérablement agrandie, appartient, nous disent les scientifiques  à :

 

- l'embranchement des arthropodes

- la classe des arachnides

- l'ordre des acariens ou acaridés

- le sous-ordre des sarcoptiformes

   (ou acariformes)

- la famille des sarcoptides

-  et la sous famille des sarcoptinés

- enfin, au genre Sarcoptes scabiei

   var hominis

 

 

                             le sarcoptes scabiei humanis

 

 

Cette sale bête, le sarcoptes scabiei humanis, dont la première apparition remonte probablement à la plus haute antiquité, et qui a toujours la peau dure, est le parasite qui véhicule la gale humaine. La personne atteinte souffre d’un prurit violent et ne peut s’empêcher de se gratter de plus en plus. Le sarcopte creuse un sillon qui se termine par des vésicules perlées sur le dessus de la main ou des nodules sur les organes génitaux masculins et féminins.

 

L’infection peut atteindre n’importe qui, les gens sales comme les gens propres, par contact intime (qui peut n’être que gestuel chez l’enfant) ou simplement en couchant dans un lit précédemment occupé par une personne atteinte.

 

En cas de doute, le prélèvement au bistouri, d’une petite perle qui termine un sillon et son examen au microscope permet d’y découvrir le sarcopte ou les œufs pondus par sa femelle.

 

On soigne aujourd’hui la gale par des traitements externes, apparemment assez désagréables, et on en profite pour désinfecter linge et literie.

 

C’est parce que cet acarien a entraîné Jeanne Tronchet à l’hôpital Saint-Louis, établissement où l’on s’intéresse d’ailleurs toujours au parasite, que nous avons nous aussi cherché à en savoir plus et que nous avons découvert sur Internet le site de la Société française d’histoire de dermatologie avec une Histoire du sarcopte de la gale écrite par M. Michel Janier plus qu’intéressante et toujours à la BNF un dictionnaire et un précis de médecine du début du dix-neuvième siècle qui traitent abondamment de la question. Le visiteur intéressé trouvera les adresses de ces sites en fin de page à la rubrique des Sources et ressources.

 

L’Histoire du sarcopte de la gale est comme un feuilleton à épisodes et que l’on pourrait intituler La Poursuite infernale ou Le Maudit si ces titres n’avaient pas déjà été pris. Sauf qu’il ne s’agit pas ici de fiction, on y retrouve les éléments habituels du genre : des malheureux qui souffrent et qui n’arrêtent pas de se gratter, l’affreuse bestiole qui se terre et change de visage, une meute qui part à sa poursuite avec ceux qui parlent sans agir et qu’on écoute, ceux qui agissent sans parler et qu’on ignore. Dans la bande, il y a l’escroc, le ripoux. Des mafias se forment. Mais au dernier épisode, plus de vingt siècles après, un simple étudiant arrive, et tel Zorro, sort une épingle du revers de sa veste, extirpe le méchant de sa cachette - un sillon creusé sur la main d’une jolie femme de la meilleure société -. et le fait marcher sur son ongle. Définitivement identifié et reconnu coupable, le sarcopte scabiei humanis est définitivement identifié et inscrit sur la liste des ennemis publics.

 

Au début de l’histoire de la sale bête il y a les Anciens : Hippocrate, Aristote, Galien, Cicéron, Pline l’Ancien et les autres, qui l’ignorent superbement.

Ils sont ensuite plusieurs à la repérer mais au 16è siècle par exemple Ambroise Paré attribue la maladie, et la « gratelle » qui va avec, aux humeurs de la pituite nitreuse salée. Le microscope permet à la fin du 17è siècle d’en faire des dessins approximatifs.

 

C’est alors qu’un médecin et un pharmacien de Livourne, à la même époque, recueillent le sarcopte, l’examinent au microscope, en font une description assez exacte, affirment que le traitement interne ne sert à rien, qu’il faut opérer par traitement externe à renouveler parfois plusieurs fois. L’instruction de l’affaire était en principe close et d’autres chercheurs tout au long du 18è siècle iront dans le même sens.

 

Mais, pour la médecine officielle du Siècle des Lumières la gale restait une maladie de cause interne, due à l’acrimonie du sang, au vice intérieur des humeurs et la bestiole, qu’on ne trouve d’ailleurs plus parce qu’on ne la cherche plus est pour eux le résultat et non la cause de l’affection. Et Michel Janier nous fait l’inventaire de ces ahurissantes fantaisies en nous rappelant que les femmes corses, les paysans des Asturies, les galériens et les vielles de tous les pays extrayaient l’acarien à l’aiguille et guérissaient les malades. Et cela vraisemblablement depuis fort longtemps.

 

Et on en arrive au début du 19è siècle quand un jeune étudiant, pharmacien chef de l’Hôpital Saint-Louis nomme Galès, décide sur les conseils du grand Alibert, de composer sa thèse sur la gale. Au bout de quelques semaines Galès revient voir Alibert pour lui dire qu’il avait découvert le sarcopte. Alibert partisan de la théorie acarienne de la gale en est tout heureux et organise des réunions pour fêter l’événement. On est en 1812. Napoléon va de victoire en victoire. Galès domine les confrontations et extrait par centaines l’acare que tout le monde avait perdu. Il est fêté, applaudi, honoré. Il en profite pour créer un établissement où il fumige les malades de la gale et gagne beaucoup d’argent.

 

Mais tout se complique quand tous ceux qui essaient de reproduire les exploits de Galès n’y arrivent pas. Certains ont bien des doutes en constatant que les images de Galès ressemblent assez à celles de la mite du fromage. Le doute s’installe. Les camps s’affrontent. Raspail prend parti contre Galès qui se dérobe. Echanges de lettres, d’injures de plaisanteries. Jusqu’au jour où en 1829 un certain Meynier, émissaire de Raspail, refait la démonstration de Galès mais en ayant plongé sa main au préalable son ongle dans le fromage avarié qui était dans sa poche. D’où une nouvelle série de confrontations et le doute qui s’installe à nouveau mais surtout en faveur de la non-existence du sarcopte.

 

C’est seulement en 1834 qu’un étudiant, Simon François Rénucci né en Corse, qui avait appris par les femmes de son pays à extraire le sarcopte, explique et convainc Alibert qu’il ne faut pas le chercher comme on l’a toujours fait dans les vésicules mais au bout du sillon. Evidemment, il le trouve et le retrouve à chaque fois qu’on le lui demande. Comme tout le monde depuis. Fin.

 

sources et ressources

 

Sur le sujet de la médecine, et à partir de l’importante documentation qui existe, on pourrait écrire des pages et des pages, mais ce serait lasser le visiteur venu là par simple curiosité.

 

Un jour peut-être on s’y risquera, mais aujourd’hui on se contentera de donner quelques bonnes adresses où le lecteur intéressé trouvera de quoi alimenter sa soif d’en savoir plus.

 

Tout d’abord en allant lire l’histoire complète et détaillée du sarcopte de la gale sur le site de la Société française d’histoire de la dermatologie à l’adresse :

http://www.bium.univ.paris5/sfhd/ecrits/sarcopte.htm

 

 

 

 

 

Le médecin « maître-mire » examine les urines que la patiente

 vient de lui apporter dans un panier d’osier. –1659 doc. BIUM

 

Toujours sur le site d’histoire de la médecine de Paris-V il faut aller voir, entre autres choses intéressantes, l’exposition des frontispices, superbement illustrée et commentée. Adresse : http://www.bium.univ-paris5.fr/histmed/debut.htm

 

Sur l’inépuisable site des ressources numériques de la B.N.F. http://gallica.bnf.fr  on trouve en plus du Tableau de Paris de Mercier en version « texte » deux ouvrages de médecine en version « image » du début du  XIXè siècle où l’on trouve encore trace des interrogations de la médecine au sujet du sarcopte. Dans le même temps, on voit bien à la fois les progrès faits par la théorie et une certaine stagnation de la pratique et de l’esprit des praticiens.

      

On a d’abord un curieux petit livre édité en 1826, au format de poche de gousset qui fait partie d’une Encyclopédie portative ou Résumé universel des sciences des lettres et des arts dont on en a copié ci-après la page de titre :

 

RÉSUMÉ

COMPLET

DE MÉDECINE

ou

DE PATHOLOGIE INTERNE,

Présentant  la  doctrine  générale  des  maladies  ; pré-

cédé d’une INTRODUCTION HISTORIQUE et terminé

par la BIOGRAPHIE des médecins les plus célèbres,

une BIBLIOGRAPHIE et un VOCABULAIRE

 

PAR FELIX VACQUIÉ,

Docteur-médecin, membre de la Société médicale d’ému-

lation et de la Société de médecine pratique de Paris,

correspondant de la Société d’agriculture, sciences et arts

d’Agen, etc., etc.

 

                         Elle guérit quelquefois, soulage souvent,

                                                et console toujours.

 

BRUXELLES

GALAUD ET COMPAGNIE, EDITEURS

LONGUE-RUE-NEUVE, N°280

1826

 

Tout en étant très court (270 toutes petites pages), l’ouvrage fait le tour de la question et convient ainsi très bien aux non-initiés pour donner une idée de ce qu’était la médecine et les médecins à cette époque.

 

Certains chapitres amuseront sans doute comme celui qui rattache les moyens propres à prévenir les maladies héréditaires en trois grandes divisions : 1° le mariage, 2° les arts ou les professions, 3° la gymnastique.

 

Quant au mariage l’auteur déconseille l’alliance avec des familles proches, mais au contraire, à l’exemple des familles des rois,  avec d’autres familles plus ou moins distantes. Il y voit là le secret de la mégalanthropogénésie qui, comme l’ignorent la plupart de ceux qui font ça tous les jours, est l’art de faire des enfants ayant les précieux dons de l’esprit et de la beauté.

 

Quant aux arts, le docteur Vacquié, en remarquant combien la diversité des professions marque les hommes en rendant le cordonnier froid et taciturne, et le perruquier actif et babillard, note aussi que chaque occupation exige l’action d’un organe particulier : le cerveau chez le penseur, les poumons et les organes vocaux chez le chanteur. L’organe ainsi sollicité devient très sensible aux maladies, disposition susceptible d’être transmise par la génération. D’où, et c’est la raison qui nous le dit hautement, il faut soumettre les enfants de tels pères à un genre de vie opposé, et rendre ainsi leur prédisposition négative. 

 

Quant à la gymnastique après avoir invoqué les Grecs et les Romains, ces nations qui longtemps réunirent à la beauté mâle et aux forces physiques les plus beaux talents et de grandes vertus civiques, Monsieur Vacquié  rend hommage et gloire éternelle au philosophe éloquent, l’auteur d’Emile, qui préconisa le premier ces jeux variés et  qui montraient déjà leurs premiers effets dans le traitement des maladies lymphatiques et des déformations du système osseux.  L’auteur termine son article en préconisant des habitations saines et convenablement exposées au lieu de « ces demeures étroites , obscures et humides, qu’habitent, au sein des vastes cités, l’indigence et le malheur, et qu’accompagne si souvent le cortège affreux de toutes les maladies héréditaires ». 

 

 

 

A l’inverse de ce résumé on trouve aussi sur le site de la B.N.F. un dictionnaire médical daté de 1824 en vingt-et-un volumes : le Dictionnaire médical d’Adélard Béclard et  autres. C’est assez technique, écrit -souvent fort bien-  par un certain nombre de médecins, les spécialistes des maladies dont ils parlent.  L’article sur la gale, va de la page 525 à la page 555. On y trouve tout sur l’histoire, la théorie et la pratique, le point de vue de Celse en latin et tous les détails et statistiques, avantages et inconvénients sur la peau comme sur le linge des quarante et une (41) méthodes de traitement essayées par le docteur Contenceau, auteur de l’article, et son associé, le docteur Gauthier, un jeune médecin distingué.

 

Les hasards de l’alphabet font que, juste après l’article du dictionnaire sur la gale, et toujours écrit par Monsieur Coutenceau, figure celui sur le galénisme, la doctrine de Galien, et qui va jusqu’à la page 563. Ce qui permettra au visiteur qui en aura le temps d’aller au-delà des quelques mots dits plus haut sur le sujet. Le même lecteur curieux, aux hasards d’un voyage dans ce tome et dans les autres permettra des découvertes intéressantes comme celle, à la page 516 du tome 9, de la Furie infernale (furia infernalis) appelée aussi skatt en Laponie.  Ce sont là des choses dont on ne parle jamais et que même les meilleurs candidats de « Questions pour un champion » ignorent. Sans doute, parce qu’ils n’ont pas souscrit le meilleur abonnement à Internet.

 

 

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