du
parc au cerfs
au
quartier Saint-Louis
et …
lycée de Versailles
Le Parc aux
Cerfs et le Quartier Saint-Louis, c’est la même chose. Ce sont les noms qui ont
été donnés au même quartier de Versailles. Au temps des rois, c’était le Parc
aux Cerfs. Maintenant, alors que nous sommes en république, c’est le Quartier
Saint-Louis.
Il va en être
question ici pour plusieurs raisons. D’abord parce que le quartier créé au
temps de Louis XIV pour y loger les officiers royaux a abrité de nombreux
musiciens, prédécesseurs des Saint-Sevin à la musique royale. Ensuite parce
l’endroit fut le siège de la légendaire maison où Louis XV aurait hébergé ses
jeunes maîtresses. Enfin, pour des raisons sentimentales, car c’est au cœur de
ce quartier que l’auteur de cette page a vécu pendant près de vingt-cinq ans
son enfance, son adolescence et sa jeunesse.
Alexandre
Vialatte qui avait de sérieux doutes sur le caractère scientifique de
l’histoire, la considérait en tant qu’art comme bien supérieure au roman. Pour
lui il y avait deux sortes d’histoire : « l’histoire partiale et
l’histoire qu’on dit impartiale » et il ajoutait : « La
meilleure est l’histoire partiale (il n’y a que la mauvaise foi qui paie). Elle
a autant de chances d’être vraie que l’histoire qu’on dit impartiale, et elle
est passionnante parce qu’elle est passionnée. Michelet, sans ses
partis pris n’aurait jamais été ce qu’il est : le grand poète du XIXIè
siècle. Le plus grand, disait même Musset » Et aussi : « L’histoire
n’est pas faite par les hommes, elle est faite par les historiens. S’ils ont du
talent elle est belle ; s’ils n’en ont pas, il ne s’est rien passé. »
Pour conclure: « Quant à la leçon qu’on peut en tirer, c’est que tout
le monde a toujours eu tort.... »
Ce n’est pas toujours aussi simple. Il peut arriver, et
on va le voir ici, que sur une point de détail de l’histoire, les tenants des
différentes versions du détail en question aient tous du talent et de la
passion. Pas deux historiens sur des dizaines qui en ont parlé et qui
continuent à le faire, n’ont le même point de vue sur ce qui c’est passé au
Parc aux Cerfs, sur le nombre des maîtresses de Louis XV, sur leur âge, sur le
prix que ça a coûté, sur le temps que ça a duré, si la maison du Parc était un
harem ou un bordel, un palais ou une chaumière, s’il y a eu une, deux ou trois
maisons. Les opinions vont du mépris le plus absolu et de la haine la plus
implacable à une bienveillante tolérance pour les faiblesses royales mais
néanmoins humaines.

Mais il y a aussi quelques points communs entre les pratiquants
de l’histoire partiale et ceux de l’histoire qu’on dit impartiale, comme de
citer parmi les maîtresses du roi ayant fréquenté la maison du Parc aux Cerfs
une certaine Louise O’Morphy dite Morphise.
François Boucher Femme nue 1752 Alte Pin.
Munich
Cette demoiselle avait plusieurs sœurs et parmi elles une
qui aurait servi souvent de modèle au peintre François Boucher et, en
particulier, pour sa fameuse Femme nue de la Pinacothèque de Munich.
De là à imaginer une ressemblance physique entre les deux
sœurs il n’y a qu’un copier-coller à franchir pour donner le ton de
cette page à la suite de l’image du magnifique cerf en rut appelant les biches
à répondre à ses impérieuses pulsions sexuelles qui orne l’en-tête. Quitte à
s’interroger plus tard sur le devoir d’impartialité. Si devoir d’impartialité
il y a.
un lieu
mythique ?
Un de nos
chercheurs nationaux dans un ouvrage récent (2001) écrit que le Parc aux Cerfs
« fait aujourd’hui partie de ces lieux mythiques, à mi-chemin de la
légende et de la réalité, où la croyance populaire se plaît à imaginer les
orgies les plus outrées, souvent assorties de crimes ou de supplices…» et
il évoque Gilles de Rais et le marquis de Sade.
Ayant vécu il y
a cinquante ans et pendant près de vingt cinq ans à deux cents et quelques
mètres de l’endroit où notre auteur situe le harem royal, celui-ci me
pardonnera de sourire à ces propos et d’avoir sur le quartier un autre regard
que lui, regard où le mythique n’a aucune part. Même à propos des fredaines de
Louis XV.
Les deux plans
de Versailles qui figurent ci-dessous datent, l’un de la fin du XVIIè siècle,
l’autre de la fin du XXè siècle.

Entre les deux
époques on reconnaît l’armature du plan de la ville : voies, jardins,
pièces d’eau, réservoirs, bâtiments. Le château (point orange sur le plan de
droite) est toujours l’aboutissement de la patte d’oie formée par les trois
routes qui y conduisent. L’église Notre-Dame (point vert), construite par
Mansart en 1684, figurait déjà sur le plan du 17è.
Sur le plan
ancien, le quartier dit du « Parc aux Cerfs » figure en bas et
à gauche. Les rues y sont dessinées mais seulement à l’état de projet. Sur le
plan d’aujourd’hui, le même quartier, devenu « Quartier Saint-Louis »,
est sur fond gris. L’église Saint-Louis (point bleu), aujourd’hui cathédrale, y
a été construite sous Louis XV par Mansart de Sagonne de 1743 à 1754.
Tout cela
figure, avec tous les détails et dans toutes les langues, sur les guides,
dépliants et brochures touristiques distribués à profusion aux millions de
visiteurs de l’endroit. En revanche nous n’en avons trouvé aucun qui indique,
comme nous par un point rose, l’endroit où les historiens situent la maison
d’accueil des petites maîtresses de Louis XV. C’est d’ailleurs tout à fait
compréhensible car il n’y a là aujourd’hui rien à voir. Pas un commerce, pas
une boutique de souvenirs. Pas touristique l’endroit, il est mythique,
seulement mythique.
Il y a un
point sur lequel tous les historiens paraissent d’accord - avec toutefois
quelques nuances- c’est sur le fait que si le quartier a pris un jour le nom de
Parc aux Cerfs, c’est parce qu’il y avait jadis là, sous Louis XIII, un
parc aux cerfs. C’est tout à fait vraisemblable.
Tous les
auteurs s’accordent également pour reconnaître qu’un jour Louis XIV a pris la
décision d’établir sur une partie de ce parc un lotissement pour y loger ses
fonctionnaires. L’Etat c’était lui, mais c’était aussi de nombreux agents,
officiers et ordinaires dont les bureaux se trouvaient à Versailles, au château
et dans des bâtiments voisins, et il fallait les loger.
Les archives
départementales des Yvelines conservent un plan reproduit ci-après, daté de
1696, et sur lequel figurent les noms des gens à qui des places ont été
attribuées pour y bâtir leurs logements. Nous avons donné à ce plan la même
orientation que les autres qui figurent sur cette page avec le potager en haut
et à droite.

Plan du Parc
aux Cerfs 1696 –Archives départementales des Yvelines
Parmi les
bénéficiaires des brevets de place, Marcelle Benoit dans son Recueil de
documents annexe à son ouvrage sur la musique de cour de 1661 à 1733, a relevé
ceux attribués aux musiciens du roi en juin 1695 et par exemple les suivants
parmi beaucoup d’autres :
4 juin
Brevet de place à bastir a
Versailles, scize au Parc aux Cerfs, pour Louis Gruau, chantre de la Musique du
Roy, contenant 14 t. 4 p. 6 p. de face sur la rue des mauvais garçons et 10 t.
3 p. sur la rue du Hazard, tenant d’un costé au nommé Lombart et de l’autre au
nommé Charlot.
5 juin
Autre pour Pierre Develois, chantre
de la musique du Roy, contenant 10 t. 4 p. de face sur la rue des Bourdonnois
et 16 t 4 p. de profondeur, tenant d’un costé à la veuve Fedel, de l’autre au
nommé Philidor le cadet et par derrière au nommé Le Roy.
etc.
Quand on sait
qu’une toise correspondait à peu près à deux mètres et qu’il y avait 6 pieds
dans une toise et 12 pouces dans 1 pied, on évaluera la surface du second
terrain à environ 660 m². C’était la surface de la majorité des terrains du
lotissement.
Sur ce détail
du plan du quartier de 1696 où apparaissent une partie des rues des Bourdonnois
(aujourd’hui Bourdonnais), du Hazard et des Mauvais Garçons (aujourd’hui
Edouard Charton), on a colorié en jaune les emplacements réservés à des
musiciens.
Parmi eux
beaucoup de chantres et aussi des musiciens de la Chapelle et de l’Ecurie,
c’est à dire ceux appelés à servir tous les jours ou à suivre le roi dans ses
déplacements.
Il y des
musiciens dans tout le quartier : rue des Tournelles, rue Royale, rue
Saint-Antoine, rue Saint-Louis, rue des Mauvaises Paroles, place de Bourgogne,
place d’Anjou. Les fonctions des autres attributaires sont parfois mentionnées
sur le plan : juge, nourrice du Roy, grand bailli de Versailles, officier de la
bouche du Roy, menuisier, valet de pied, valet de chambre, écuyer, jardinier,
fourrier, plombier. On relève le nom de personnages considérables comme celui
du marquis de Seigneley. On s’amusera d’y trouver : « Mr
delachemise gentilhomme de la manche ».
Il
y a dans la Maison du Roy, Les Gentilshommes de la Manche, dont la
fonction est de se tenir continuellement auprès du Prince quand il est jeune,
pour prendre garde qu'il ne tombe.
Il y a aussi Les Gardes de la Manche, qui sont tousjours aux deux costez
du Roy, vestus de hoquetons & armez de pertuisanes.
Dictionnaire de l’Académie
française 1694
Mais cela ne
veut pas dire que les personnes dont les noms figuraient sur le plan dont il
vient d’être question ont habité le quartier. Marcelle Benoit dans les ouvrages
déjà cités signale des changements d’attribution de brevets de places en raison
du défaut de construction par le précédent titulaire. Ainsi, parmi d’autres, en
mars 1708, Pierre Danican Philidor, de la musique s’est vu attribuer la place
précédemment promise au coin de la Place de Bourgogne et de la rue Saint-Louis
au Sr de Vienne, faute par luy d’y avoir fait bastir.
D’autre part
les plans postérieurs dont on va parler plus loin ne nous renseignent guère sur
ce qu’a été le réel coefficient d’occupation des sols d’alors. Les historiens
signalent que le quartier avait pour défaut de ne pas posséder d’église mais
seulement, à l’angle des rues de Satory et d’Anjou, près du Potager du Roi,
une chapelle provisoire longue d’une trentaine de mètres, flanquée d’un
collatéral et entourée d’un cimetière.
On sait aussi
qu’à la mort de Louis XIV en 1715, le Régent Philippe d’Orléans déplaça le
gouvernement du pays à Paris, les fonctionnaires et les courtisans avec,
faisant de Versailles une ville morte. Jusqu’en 1722 où Louis XV y vint retrouver
son enfance. On a écrit que le quartier du parc aux cerfs devint alors un lieu de
prédilection pour les grands seigneurs et leurs galanteries et que chacun
possédait une petite maison pour y retrouver tranquillement ses amis et
organiser ce que l’on appelait à l’époque des soupers fins, soupers ou tous les
plaisirs étaient de mise. Il est sans doute resté aussi un simple lieu
d’habitation pour ceux qui y avaient leur travail.
Le visiteur
curieux accédera en cliquant ici
à un extrait du fameux plan de Delagrive daté de 1746. L’habitant actuel du
quartier Saint-Louis n’aura aucun mal à se retrouver dans le Parc aux Cerfs
d’alors avec son quadrillage régulier des voies et ses deux axes : la rue
Royale et la rue d’Anjou se recoupant Place du Marché, futurs Carrés. Il
reviendra ensuite lire ce qui suit.
Les
grands travaux
C’est Louis XV
qui décida de doter le quartier d’une église et qui en confia la construction à
Jacques
HARDOUIN-MANSART DE SAGONNE, le petit fils du grand Mansart. Les travaux
durèrent longtemps, de 1743 à 1754. La pose de la première pierre par le roi
lui-même eut lieu le 12 juin 1743.
La cathédrale Saint-Louis de
Versailles
Le 24 août 1754,
l’église Saint-Louis fut bénite par le curé, suite aux ordres de M.
L’Archevêque de Paris, et le lendemain on y dit pour la première fois la messe
dans la plus grande solennité, pour célébrer le grand patron de la famille
royale. Les travaux se poursuivirent encore, et le 15 décembre 1755, on baptisa
sept nouvelles cloches.
C’est aussi vers
1750 que fut construit l’Hôtel des Gardes du Roi pour remplacer des bâtiments
anciens tombant en ruines. Et c’est précisément juste en face d’un des
bâtiments de cet Hôtel au coin de le rue des Tournelles et de la rue
Saint-Médéric que les historiens situent la petite maison sans laquelle on ne
parlerait guère aujourd’hui du Parc aux cerfs.
Moi, je vais
vous dire ….
Nous avons
tous dans nos relations un voisin ou un collègue qui vit à l’écart des autres
sans raconter sa vie ni participer aux activités collectives organisées par le
comité d’entreprise ou les associations locales. Et c’est ce qui fait qu’on ne
connaît pratiquement rien de lui. Mais, dans ces mêmes relations, on a aussi
celui qui sait quand même, celui à qui rien n’échappe, celui qui va nous
murmurer dans le creux de l’oreille :
« Moi, je vais vous dire, ce mec-là… »
Madame de Pompadour 1764
Augustin de Saint-Aubin –Gravé par Cochin
En histoire
c’est la même chose. On peut affirmer sans risquer d’être contredit qu’à défaut
de documents sérieux on ne connaît que peu de choses sur ce qui s’est
réellement passé au Parc aux Cerfs au temps où Louis XV s’adonnait aux petites
filles. Et c’est normal, parce que tout a été fait sciemment pour que le secret
en soit conservé à jamais. Malgré cela, il y en a qui savent, car l’histoire a
aussi ses messieurs « Moi, je vais vous dire » à qui
rien n’échappe. Exemple :
Voici la vérité : Le roi ayant Madame aux fameux
cabinets (déc. 1753) n’étant plus tout à fait chez lui, fut obligé de mettre sa
ménagerie féminine (les modèles et la perruquière, etc.) aux combles de
Versailles. Ces grisettes effrontées et folâtres faisaient plus de bruit que
des rats. La Pompadour, avec une décence, une pudeur vraiment digne d’elle,
imagina une chose très noble, un couvent de jeunes veuves, veuves d’officiers
morts pour le roi (Argenson) qui serviraient à ses plaisirs.
Et elle eut fait cette infamie, si son neveu Lugeac et le
valet Lebel, qui auraient trop perdu, n’eussent préparé une petite maison,
bien petite, secrète, honteuse, qu’on acheta dans le quartier nommé le
Parc-aux-Cerfs (25 novembre 1756).
Mais le roi aimait peu les rues désertes, surtout aux nuits
d’hiver. En février 1756, du Parc aux Cerfs on lui mena jusque dans sa propre
chambre à coucher une petite vierge de quinze ans. Amenée brusquement sans
qu’on eût pris la peine de la corrompre et de l’endoctriner, la pauvre enfant
eut peur, horreur, se défendit.
Le roi avait quarante sept ans. Ses excès de vin, de
mangeaille, lui avaient fait un teint de plomb. La bouche crapuleuse dénonçait
plus que le vice, le goût du vil, l’argot des petites canailles, qu’il aimait à
parler. Il le portait chez ses filles, si fières, leur donnant en cette langue
des sobriquets étranges (Loque ou petit chiffon, Coche, etc.). On
peut juger là des écarts qu’il avait pour des enfants vendues.
Il n’était pas cruel, mais mortellement sec, hautain,
impertinent. Et il eût cassé ses jouets. C’était un personnage funèbre au fond,
il parlait volontiers d’enterrement, et si on lui disait : « Un tel a
une jambe cassée, » il se mettait à rire. Sa face était d’un croque-mort.
Dans ses portraits d’alors, l’œil gris, terne, vitreux, fait peur. C’est d’un
animal à sang froid. Méchant ? Non, mais impitoyable. C’est le néant, le
vide, un vide insatiable, et par là très-sauvage. Devant ce monsieur blême,
l’enfant eut peur, se sentit une proie. Il n’eut nulle bonté, nulle douceur,
s’acharna en chasseur à ce pauvre gibier humain. Cela dura longtemps, et tant
qu’il enrhuma (Arg., février 1756, IV, 266). Tout fut entendu et public. La
cour tâcha de rire ; Paris fut indigné. Et les mères cachaient leurs
enfants.
Beaucoup, en Europe et en France, disaient : « On
le tuera. »
Dans la cour du Palais, quand il revint, les poissardes
disaient (et redirent) : « Il y aura une saignée. »
D’autres allaient plus loin, disaient : « Il faut
une révolution, comme celle qui se fit il y a cent cinquante ans. »…..
Michelet Histoire de France

Jules Michelet (1798-1874)
Voilà qui
donne raison à Vialatte. Quel talent dans le parti pris ! Chaque mot,
chaque phrase, chaque virgule, chaque point, viennent ajouter au mépris que
Michelet porte au monarque. Restait à comprendre comment Louis XV s’était
enrhumé ce jour de février 1756. Mais, puisqu’il nous donne ses sources (les
mémoires d’Argenson), nous sommes allés à leur recherche et nous les avons
trouvées sur l’inépuisable site des ressources numériques de la BNF.
20
février 1756 …
…Le roi se livre à la nature, et cherche à se ragoûter
par de petites filles très-neuves qu' on lui fait venir
de Paris. Il se pique d' emporter des p... de quinze
ans. On lui amena, il y a quelques jours, une petite
fille de cet âge qui était à peine vêtue ; il
s' enrhuma à la poursuivre dans le lit et hors du lit.
Cependant, il fait du bien à ces petites créatures,
et, s' il se comporte en paillard, il ne fait rien
en ceci contre l' honnête homme. L' on dit que le Sieur
Lebel, son grand pourvoyeur, est sur le côté, et
l' on ne sait qui a procuré sa disgrâce….
Document gallica.bnf
Le style du
marquis, qui fut aussi ministre d’état, n’a rien à voir avec celui de notre
historien national. La morale qu’il en tire non plus. Et aussi les faits
proprement dits : pour lui la petite était une p… et non une vierge, elle
venait de Paris et non du Parc aux Cerfs, le roi lui a fait du bien et pas peur
du tout.
Il ne faut pas
pour autant accabler Michelet en le soupçonnant de mensonge et de mauvaise foi.
L’édition du Journal d’Argenson à laquelle il se réfère n’est pas la même que
celle dont un extrait est publié ici, et Michel Antoine dans la bibliographie
de son excellent Louis XV nous dit que « L’auteur est un esprit
chimérique et un homme d’humeur, qui n’en est jamais à une contradiction près »
Et il précise : « L’édition est parfois fautive ».
Il n’est
évidemment pas question pour le chercheur amateur débutant qui signe ces pages
d’arbitrer le débat, mais en donnant deux autres extraits du même journal du
même marquis, de donner à réfléchir au visiteur de ce site :
6
janvier 1756
L' on sait à présent que la
Demoiselle Morfi est
mariée à un aide-major d' infanterie du régiment
de Beauvoisis nommé D' Ayat, pauvre gentilhomme
d' Auvergne qui a à lui et à sa mère huit cents livres de
rentes en une gentilhommière au pied des montagnes.
Il est parti sitôt après son mariage, et la belle
a ordre de ne se montrer en aucune ville.
La nouvelle maîtresse du roi se nomme la Demoiselle
Fouquet, fille d' une coiffeuse, jolie et
spirituelle, et qui pourra bien chasser la marquise
De Pompadour.
L' on prépare encore à sa majesté, comme je l' ai
dit, Mme De Cambis, mariée depuis deux mois. Elle
n' a pas voulu encore consommer son mariage avec
son époux, réservant son p... pour notre monarque,
et ce mari va retourner dans ses terres.
12
juin 1756
La
marquise De Pompadour s' est mise à la tête de
ce projet, et c' est ce qui l' a rendue si nécessaire
et plus favorite que jamais, quoique le roi ait
présentement un petit sérail secret dans ses
cabinets, composé de trois grisettes jeunes et
jolies, Mlle Fouquet, fille d' une coiffeuse, la
Demoiselle Hénaut, et une troisième de la même
extraction.
16
novembre 1756 -une belle courtisane vint,
il y a
quelques jours, de Paris à Versailles dans un
carrosse de voiture, et agaça un grand vicaire de
l'archevêque d' Auch ; de fil en aiguille, elle lui
montra tabatières d' or, portraits du roi, enrichis
de pierreries, et aigrettes de diamants d' un gros
prix, disant et prouvant qu' elle allait à la cour
pour servir aux plaisirs de la sacrée personne de
sa majesté. Lebel, son valet de chambre, fait
visiter ces donzelles par d' habiles chirurgiens
avant de les produire au monarque.
La demoiselle
Morfi dont parle le marquis est la fameuse Morphise déjà citée. On constate aussi que Lebel n’est pas resté
trop longtemps « sur le côté » en s’occupant activement à
servir les plaisirs du roi. Certains historiens prétendent d’ailleurs qu’il
allait jusqu’à payer de sa personne pour s’assurer que son maître serait
pleinement satisfait et qu’il ne courrait aucun risque.
On remarque
aussi qu’il n’est, dans le journal d’Argenson, nullement question du Parc aux
Cerfs, que les demoiselles y sont parisiennes et qu’on les entretient dans les
petits cabinets du château de Versailles. Les dates aussi ne collent pas.
Michelet nous dit que la petite maison a été acquise le 25 novembre 1756 alors
que les autres historiens datent cet achat par un prête-nom du 25 novembre
1755.
A vrai dire, on
s’y perd quand on lit les différentes versions de l’histoire du Parc aux Cerfs
données par les historiens. Il n’y en a pas deux qui se ressemblent.
Sur plusieurs
points il y a quand même unanimité. C’est d’abord sur le formidable appétit de
sexe du Bien-aimé. Il n’y a pas de doute, il était porté sur la chose. Il n’y a
pas de doute non plus que la Pompadour, qui le connaissait bien, craignait
qu’une de ses relations amoureuses, plus fine que les autres, ne prît un
certain ascendant sur lui. On peut donc admettre que c’est elle qui a mis en
place ou encouragé l’organisation des loisirs sexuels du souverain en assurant
son approvisionnement régulier en la matière et en le faisant passer par un
point de contrôle : la maison du Parc aux cerfs.
Tout le monde
semble aussi d’accord pour dire que Louis XV ne s’est jamais rendu à la petite
maison, mais que c’étaient les demoiselles qui venaient à lui en son château.
On ne sait pourquoi, comme s’il y avait là quelque chose de contre nature, tous
les historiens ont une explication à donner sur ce comportement : le lieu
était le plus éloigné de Versailles, le moins habité, le moins éclairé.
Michelet l’a dit : « …le roi aimait peu les rues désertes, surtout
aux nuits d’hiver ».
Quant à l’éloignement,
ce n’est pas sérieux. Si on regarde les plans de Versailles qui figurent sur
cette page on constate que l’église Notre-Dame et l’église Saint-Louis sont à
peu près à la même distance du château. On voit aussi que le domaine royal
commence, avec le potager du roi, au bout de la rue des Tournelles, où se
trouvait la fameuse maison et que ladite maison se trouvait juste en face de
l’hôtel des gardes du roi. La perspective de faire sept ou huit cent mètres à
pied peut apparaître comme une aventure à certains aujourd’hui, mais ne devait
guère, s’il en avait eu l’envie, émouvoir un roi qui passait des journées
entières à la chasse, ne s’arrêtant que lorsque les bêtes étaient fatiguées.
D’autre part, si
on en croit ce qui est écrit, le quartier était à l’époque en partie habité par
des fonctionnaires et par des grands seigneurs qui y avaient des maisons de
plaisir. Même si les rues étaient mal éclairées, on imagine mal ces résidants
organisant des guet-apens pour rançonner les gens de passage. Pas plus hier
qu’aujourd’hui, ce n’est pas dans les quartiers où logent les personnes des
mêmes milieux qu’on assassine, vole, incendie les voitures, caillasse les keufs
et viole les meufs.
On peut aussi se
demander pourquoi il faut absolument que ce soit dans le froid, par les nuits
sans lune, dans des rues désertes, en rasant les murs que l’on conduisait au
roi de pauvres petites filles apeurées ? Pourquoi pas en plein jour ?
Quant au lever du soleil, les milliers de fonctionnaires versaillais se rendaient
à leur travail au château et dans ses annexes où se gouvernait le pays, c’était
le moment idéal pour passer inaperçu ; on devait pouvoir s’y fondre dans
la foule.
On peut aussi se
dire que si le roi n’allait pas aux p.., mais que les p… venaient au roi,
c’était d’abord parce qu’il était roi, et peut-être tout simplement parce qu’il
jugeait que le luxe d’une chambre du château qu’on disait le plus beau du monde
était un cadre plus propice aux ébats amoureux et aux poursuites mutines en
chemises de nuit qu’une cabane de jardin.
C’est
généralement sous le titre « Les petites maîtresses » que les
historiens parlent de cette période de la vie de Louis XV. Les dates que
donnent les uns et les autres sont différentes. Le point de départ est fixé
généralement à 1750 ou 1751 quand le roi se lasse de la Pompadour. La fin varie
selon les uns et les autres de 1764 (mort de la Pompadour) à 1769 ou
1771(abandon de la maison de la rue Saint-Médéric). Monsieur Le Roi (lui aussi)
qui publie dans ses Curiosités historiques (Plon 1864) une étude fort
documentée sur la maison de la rue Saint-Médéric est, quant aux dates, très
précis : 25 novembre 1755 pour l’achat, 27 mai 1771 pour la revente à un
certain Mr Sévin.
Certains récits
laissent penser qu’en fait il y a eu deux petites maisons dans le Parc aux
cerfs : la première située à l’angle de la rue des Tournelles et de la rue
Saint-Médéric, l’autre située rue Saint-Médéric à partir de fin 1755. Sur le
Plan Delagrive (1746) aucune construction ne figurait ni à l’un ni à l’autre
endroit et il semble bien que les deux rues ne se rencontraient pas encore. Il
n’y d’ailleurs toujours pas de véritable coin de rues à cet endroit
aujourd’hui. Les deux rues ne se coupent pas à angle droit et ne se sont sans
doute jamais coupées à angle droit. Et même pendant longtemps pas du tout,
quand elles se terminaient l’une et l’autre par un cul de sac.
Un ouvrage
récent envisage la possibilité qu’une autre maison située dans le même quartier,
rue Saint-Louis, aurait abrité la jeune Morphise de 1753 jusqu’au jour de la
fin novembre 1755 où, à quatre heures du matin, on est venu l’enlever pour la conduire
à Paris et la marier avant de l’exiler.
Le nombre des
« petites maîtresses » qui sont passées par la « petite
maison » lupanar pour les uns, sérail ou harem pour les autres, varie
selon les sources d’une dizaine à 90. C’étaient ou des professionnelles ou de
pauvres gamines âgées de 14 à 15 ans dont certaines n’étaient pas pubères. Des
chercheurs en ont dressé des listes et compté le nombre de bâtards nés de ces
liaisons. Il y en aurait huit pour lesquels le roi a payé des pensions sur ses
propres deniers.
On a fait le
calcul de ce qu’a coûté tout cela (dots, pensions, travaux etc.) : un
libelliste a lancé le chiffre de un million de livres (livres tournois).
D’autres ont parlé de cent millions et même d’un milliard sans d’ailleurs
préciser en quelle monnaie ils comptaient. Un site web américain nous donne
même l’estimation du total des dépenses en dollars, le divise par 34 (nombre
d’années, d’après eux, d’existence de la petite maison), pour arriver à une
moyenne de 600.000 dollars par an. On aimerait connaître le détail du calcul
des dépenses, les cours pratiqués pour traduire la livre tournois en francs,
puis les francs en euros et les euros en dollars. On aimerait surtout que le
site tienne à jour les chiffres, compte tenu des variations continuelles des
cours des monnaies les unes par rapport aux autres. On est en plein délire.
Encore un effet secondaire de la mondialisation, sans doute !
It has been estimated that in the
thirty-four years of its existence the Parc-aux-Cerfs cost nearly 20 million
dollars, or around $600,000 a year - a lot to pay for the sexual pleasures of
one man.
Il est possible
de trouver la source de ces divagations dans un écrit de M.Léon Gozlan de la
fin du 19è siècle qui précisait : « Le Parc aux Cerfs coûtait près
de cent soixante-dix mille francs par mois, ce qui fait pour trente années
d’existence plus de cent cinquante millions » Pourquoi 70.000F par
mois, pourquoi pas 68.245 marks, 1.892.745 lires ou 15.887.267 kopecks ?
Le visiteur qui
voudra se faire une opinion personnelle sur la question pourra consulter les
ouvrages indiqués au chapitre des « Sources et Ressources » en fin de
page. Il n’est pas question pour nous de l’influencer car nous n’en avons ni le
désir ni la capacité. Disons quand même que notre opinion est que la petite
maison du Parc aux Cerfs nous apparaît plutôt comme une maison de passage
que comme une maison de passe, qu’il ne s’y est pas passé grand chose, et qu’il
nous semble un tantinet exagéré de placer le quartier dans lequel elle se
trouvait au centre de l’Histoire. Ni à sa périphérie. Même s’il y a plusieurs petites
maisons.

La chemise
enlevée
gravé par Guersant, 1787, d’aprèsFragonard
Les livres sur
Louis XV et son époque sont nombreux. Le visiteur qui souhaite avoir un aperçu
de la diversité des points de vue quant au Parc aux Cerfs peut consulter, entre
autres, les écrits de Michel Antoine (indispensable), Pierre Gaxotte, François
Bluche, Simone Bertière, Catherine Salles, Maurice Lever, Camille Pascal. En ce
qui concerne les musiciens de Louis XIV, les livres à citer sont toujours ceux
de Marcelle Benoit sur les Musiques de Cour de 1661 à 1733.
Sur le site
web des ressources numériques de la B.N.F. : gallica.bnf.fr, on trouve les
textes des anciens : Michelet, Lavisse, les Curiosités historiques
de M. Le Roi, le plan de Versailles de Delagrive, les mémoires de d’Argenson et
de Barbier.
Sur le très
riche site des Archives départementales des Yvelines on trouve de nombreuses
cartes anciennes de Versailles et de ses environs.
on peut retrouver le plan Delagrive ici >>>.
retour à la page d’ouverture retour aux autres à-côtés
édition du 31 mars 2007